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ROBIN

SCHONE

L'amant de mes songes

ROMAN

Traduit de l'américain par Adèle Dryss

Titre original :

THE LOVER

Éditeur original :

Kensinston Books, published by Kensington Publishing

Corp., New York

© Robin Schone, 2000

Pour la traduction française © Éditions J'ai lu, 2011

Je dédié ce livre à:

RBL ROMANTTCA -‐ un forum plein de types qui n'ont pas

froid aux yeux et de femmes extraordinaires -‐, merci pour

votre soutien, femmes rebelles!

Nora Coffey, fondatrice de HERS, un organisme destiné à

fournir des informations sur les alternatives et les

conséquences de l'hystérectomie.

Mimi (Meserak) Ramsey, fondatrice de FORWARD USA,

une association à but non lucratif dévouée à deux missions

: en finir avec les mutilations génitales des femmes, où

qu'elles se pratiquent sur la planète; fournir un accueil,

aider et soutenir les jeunes filles et les femmes victimes de

mutilations génitales,

Linda, mon merveilleux agent femme et Kate Duffy, mon

merveilleux éditeur femme, qui m'encouragent et me

soutiennent sans faiblir -‐ bien que je sois assurément allée

trop loin, cette fois.

Maman. Tu voulais une vierge, n'est-‐ce pas? La voici !

La libraire Roselle, bien sûr! qui a vaillamment bataillé

pour me trouver des livres sur la prostitution masculine

hétérosexuelle, ce qui n'est pas une mince affaire, croyez-‐

moi ! C'est un secret bien gardé. .

Enfin, à mon pire critique et meilleur fan -‐ désolée que tu

aies raté celui-‐ci, Don !

Note de l'auteur

We ain't conie that far, baby !

Vous ne pouvez pas savoir combien de livres sur l'histoire

de la prostitution masculine hétérosexuelle au XIXe siècle

j'ai consultés. J'ai ainsi découvert que les historiens

semblaient ignorer l'existence de cette pratique avant le

XXe siècle. Ils prétendent que, n'ayant pas le contrôle de

leurs finances à l'époque, les femmes ne pouvaient s'offrir

les faveurs d'un homme autrement que par la dot et le

mariage.

Oui, bien sûr. .

Je suis toujours très étonnée de constater que la

technologie et la moralité modernes ne sont pas si

différentes de celles de l'époque victorienne. Les gens qui

en avaient les moyens pouvaient jouir de salles de bains

modernes avec eau froide, eau chaude et toilettes, tout

comme de l'électricité et du téléphone.

C'est l'époque de la naissance des grands magasins, des

omnibus, des taxis bon marché pour les gens qui ne

pouvaient s'offrir leurs propres attelages et leurs propres

écuries. Un train souterrain fut construit en 1860 pour

transporter les travailleurs dans Londres et ses environs.

En fait, nombre de commodités modernes existaient déjà.

Les gynécologues examinaient leurs patientes avec un

spéculum, comme aujourd'hui. Le diaphragme se

développa en 1870 grâce à un médecin allemand et connut

très vite un grand succès, même en Angleterre, à l'époque

victorienne. (Malheureusement, l'utilisation du

diaphragme ne se généralisa aux États-‐Unis qu'à partir des

années 1920.. )

Le papier toilette existait, les serviettes hygiéniques aussi.

En d'autres termes, la vie sous le règne de la reine Victoria

n'était pas aussi primitive que l'on pourrait le croire. Et

sur le plan sexuel, les femmes n'étaient pas aussi

ignorantes et passives qu'on l'a laissé entendre.

Certes, la répression existait et existe toujours.

Convenez avec moi que la sexualité féminine est quelque

chose qu'il faut savoir préserver. Parce que, comme de

tout autre droit de l'homme, on peut si facilement nous en

priver. .

1

Mort, désir. .

Était-‐ce la mort ou le désir qui l'avait ramené à Londres ?

Il s'assit et attendit l'une et l'autre.

Autour de lui, la rumeur des voix bourdonnait. Les bouts

incandescents des cigares luisaient comme des yeux de

rats affamés ; les flammes des bougies tremblotaient,

cristaux et bijoux étincelaient.

Dans l'escalier en chêne incurvé se déroulait l'incessant

va-‐et-‐vient des femmes vêtues de soie colorée et des

hommes en smoking noir et gilet blanc, le bruit de leurs

pas étouffé par une épaisse moquette rouge.

Ce qu'ils étaient venus chercher dans cette taverne très

fermée ne faisait aucun doute. À La Maison de Gabriel,

l'alcool coulait à flots et les chambres se louaient pour le

sexe.

Un rire féminin jaillit d'une alcôve proche protégée par un

rideau de velours.

Michael était très attentif à ce que murmuraient les

hommes attablés en attendant la satisfaction sexuelle ou

en se remettant de celle qu'ils venaient de connaître. Il

tendait l'oreille à ce qui amusait les prostituées qui

buvaient du Champagne millésimé.

Michel des Anges. Michael of the Angels. .

— Mon frère, annonça Gabriel en surgissant à ses côtés

sans crier gare, et sans le toucher car il n'avait plus touché

personne depuis longtemps. Elle est là.

Lentement, Michael tourna la tête vers lui et l'affronta de

son regard violet qui se heurta à des yeux d'une froideur

argentée.

Gabriel ne frémit pas à la vue de son visage. Rien, dans sa

beauté blonde éthérée, ne s'altéra.

«Mes deux anges».. Ainsi les appelait, vingt-‐sept ans plus

tôt, la tenancière de maison close qui les avait recueillis

dans les rues de Paris.

« Le brun pour les femmes, le blond pour les hommes. »

A l'époque de leur rencontre, les deux gamins étaient âgés

de treize ans; ils en avaient quarante, maintenant.

Et ils fuyaient toujours le passé.

— Seule ? demanda Michael.

— Oui, seule.

Il ressentit un début d'érection.

L'anticipation et la colère résultant de la frustration se

mêlaient. Elle ne méritait pas ça, cette femme qui venait à

lui pour trouver la satisfaction sexuelle.

— Il n'est pas trop tard, insinua Gabriel. Je peux la

renvoyer et rien n'arrivera.

Cinq ans plus tôt, Michael aurait accepté.

Cinq ans plus tôt, il croyait son secret à l'abri. Mais c'était

trop tard, à présent. Ils étaient tous deux pris au piège : la

femme à cause de son besoin de plaisir, lui à cause de son

besoin de vengeance. Michael sourit.

Il connaissait l'effet de ce sourire, du froissement de sa

peau sombre. C'était un sourire dénué d'humour, qui

repoussait plus qu'il n'attirail.

— Ne te précipite pas, mon vieux. En découvrant mon

visage, elle risque fort de s'estimer flouée.

— Elle n'est pas venue sans savoir. Son avocat l'a

certainement prévenue.

Comment quiconque pouvait-‐il «prévenir» une femme de

ce qu'il était devenu ?

Comment pouvait-‐on le désirer, en toute connaissance de

cause ?

— Est-‐ce pour cette raison que tu n'as pas frémi, Gabriel ?

Parce que tu savais à quoi t'attendre ?

Des ombres dansaient sur les traits parfaits de Gabriel

dont l'expression était indéchiffrable.

— Laisse tomber, Michael. Nous trouverons un autre

moyen.

Il n'y avait pas d'autre moyen. Pas plus qu'il n'y en avait eu

vingt-‐sept ans plus tôt.

Michael considéra froidement les conséquences de son

plan. Non, il ne renoncerait pas à ce rendez-‐vous.

La vie d'une femme au nom de la vengeance.

Six l’avaient déjà perdue. Alors une de plus ou une de

moins. .

— Accompagne-‐la à ma table. Gabriel se raidit de tout son

être.

— Es-‐tu à ce point en manque de femmes, Michael?

Oui, à ce point. Exactement.

La tenancière de jadis lui avait enseigné la rédemption. Il

avait appris à oublier momentanément l'horreur de son

enfance à travers le corps des femmes. À défaut de paix,

leur plaisir lui avait apporté le soulagement.

Aujourd'hui, les prostituées frémissaient de dégoût quand

il les touchait. Il ne supportait plus la vie qu'il menait par

la force des choses depuis cinq ans, prisonnier d'un corps

qui l'empêchait d'accomplir le seul acte qui rendait son

existence supportable.

Mieux valait mourir que continuer ainsi, mourir en

entraînant avec lui l'homme responsable de tout cela; de la

vie qui avait fait de lui un étalon bon à être vendu à

n'importe quelle femme disposée à payer le prix qu'il

demandait ; de la nuit d'évasion qui fut à l'origine de la

tragédie de son existence -‐ même si elle était déjà tragique

avant.

Il soutint le regard de Gabriel sans ciller.

— Et toi, Gabriel, tu ne l'es pas?

Était-‐ce un chuchotement qui fit vaciller la flamme de la

bougie ou le déplacement d'air produit par le couple qui se

levait, à la table voisine ?

C'était à eux. À eux d'aller se perdre dans l'extase des sens.

À présent, c'était aussi son tour à lui.

Gabriel se fondit dans les ombres où il vivait désormais. Il

réapparut quelques minutes plus tard dans l'arche de la

porte voûtée, ses cheveux blonds formant comme un halo

lunaire autour de sa tête. À ses côtés se tenait une femme

au visage discrètement dissimulé sous l'ample capuche

d'une cape grise.

Une tenue élégante, luxueuse. Faite pour cacher plus que

pour révéler. De toute évidence, ce n'était pas la cape

d'une prostituée.

Elle paraissait hésiter à entrer dans cette taverne où tout

semblait permis.

Le plaisir, la douleur. Rien n'était interdit dans La. Maison

de Gabriel.

Michael se sentit envahi par une rage sourde, une flamme

furieuse plus dévastatrice que n'importe quelle flamme.

Le feu ne tuait pas toujours, il ne commettrait pas la même

erreur.

Une nuit pleine de promesses s'annonçait et son sexe

durcit de lui-‐même à cette perspective.

Il se rappela ce que c'était que de Coucher avec une femme

qui avait envie de lui, imagina comment ce serait ce soir,

avec cette femme-‐là.

Il n'y avait rien qu'il refuserait de faire pour lui donner du

plaisir. Aucune partie de son corps dont il ne se servirait

pas pour la conduire à l'orgasme. Ses lèvres. Sa langue. Ses

dents. Ses mains. Son sexe.

Il utiliserait tout.

Les baisers qui brûlaient. Les tourments infligés par les

lèvres aux frontières du plaisir et de la douleur. Les

caresses légères comme des soupirs. Les palpations des

doigts suivies des intrusions du sexe..

Il voulait se venger, certes, mais il désirait plus encore la

passion d'une femme.

Quand elle s'arrêta à sa table, le visage toujours à l'abri de

sa capuche, il ne frémit pas. Il sentit toutefois l'impact de

son regard, la seule chose que les femmes lui accordaient

depuis cinq ans, et encore..

Et il savait a quel endroit précis se posait ce regard-‐là.

Les flammes avaient léché sa joue droite comme la langue

d'une amante.

Il se tendit dans l'attente de l’exclamation d'horreur suivie

du refus courroucé, réaction maintenant coutumière. «Ce

n'est pas Michael des Anges!» entendait-‐il inévitablement.

Une femme ne pavait pas pour coucher avec un homme

comme lui.

Luttant contre l'envie de se détourner, il se laissa examiner

par celle qui avait déboursé dix mille livres pour l'avoir

comme amant pendant un mois. C'était la somme que lui

avait proposée l'avocat venu le trouver.

Une rumeur courut dans rassemblée ; on lançait les paris,

on évaluait les chances.

À la lumière des flammes, Michael vit des images se former

devant lui comme à l'intérieur d'une lanterne magique:

une jeune fille riait; une femme d'une quarantaine

d'années retenait son souffle. Des vers grouillaient. Des

seins tressautaient.

La mort, le désir. .

Les deux lui faisaient signe.

Les deux l'attendaient.

— Monsieur des Anges. .

Les images s'évanouirent.

Comme si elle ignorait l'attention que suscitait le trio

qu'elle formait avec Gabriel, lange intouchable, et Michael,

l'ange brûlé, la femme s'assit dans un bruissement d'étoffe

sur la chaise que Gabriel venait de tirer pour elle.

—Monsieur des Anges, répéta-‐t-‐elle d'une voix basse,

aimable, étonnamment séduisante.

Les flammes frémissantes des chandeliers révélèrent un

menton bien dessiné, des joues rondes. . et une nervosité

presque palpable.

Michael dut tempérer la sensualité ardente qui avait fait sa

fortune dans deux pays. L'avocat avait bien précisé que le

contrat ne prendrait effet que s'il passait avec succès le

test de la première rencontre.

Elle pouvait encore se rétracter. Si elle le faisait, il mettrait

tout en œuvre pour la faire changer d'avis.

Il ne voulait pas la prendre de force ; il voulait qu'elle le

désire. Il y tenait tant qu'il en tremblait.

Il s'exprima calmement, légèrement, même. Qui aurait cru

qu'il ne s'était pas trouvé attablé en face d'une femme

depuis cinq ans ? Que, depuis cinq ans, aucune n'avait posé

les yeux sur lui sans tressaillir ?

— Aimeriez-‐vous du Champagne.. madame ?

— Je ne suis pas mariée, monsieur, si tel est le sens de

votre question.

Il était parfaitement au courant de sa situation de famille.

Elle s'appelait Anne Aimes. C'était une célibataire de

trente-‐six ans, au physique plutôt banal, les yeux bleu pâle,

les cheveux striés de fils d'argent.

Personne ne s'inquiétait de savoir où elle était, ne

l'attendait, ne se languissait d'elle.

Personne d'autre que lui ne la désirait.

— Cela n'aurait pas d'importance si vous l'étiez.

— Oui, je. . je pense. Merci.

La délicatesse de sa féminité comparée à la puissance

virile de Michael devint soudain presque palpable..

— J'aimerais bien du Champagne, oui.

Gabriel, qui était jusque-‐là resté derrière elle, appela un

serveur avant de disparaître de nouveau vers les ombres

où se déroulait sa vie. L'instant d'après, un homme en

livrée noire composée d'un costume sur mesure sur un

gilet de soie écarlate arriva. Il tenait un plateau où se

trouvaient deux verres et une bouteille de Champagne

dans un seau à glace en argent.

— Le service semble parfait, ici, dit-‐elle poliment.

Michael se demanda si elle savait que les serveurs étaient

aussi disponibles pour le sexe que pour apporter les

consommations.

Il se demanda aussi combien de temps elle allait jouer à ce

petit jeu avant que l'aversion ne la fasse s'enfuir en hurlant

dans la nuit. .

Une fugitive lueur d'amusement éclaira son regard.

— La Maison de Gabriel est réputée pour les services

qu'elle fournit, répondit-‐il.

Il renvoya le serveur et prit lui-‐même la bouteille d'une

main et un verre en cristal de l'autre, de sorte que la droite

et la gauche soient bien visibles.

Si elle ne supportait pas la vue de leur peau grêlée des

doigts au poignet, des boursouflures blanches et rosés, elle

ne supporterait pas que ces mains la touchent.

Ses yeux ne s'en détachèrent pas tandis qu'il servait le

Champagne.

Elle allait forcément se détourner d'un instant à l'autre,

comme les autres. Le dégoût déformerait son visage, puis..

— Vous avez été brûlé.

Les doigts de Michael se crispèrent autour de la surface

lisse et froide du sable transformé en cristal par le feu. Les

souvenirs des cris d'agonie de la femme qu'il avait

conduite à l'extase l'assourdirent.

— Oui, j'ai été brûlé, acquiesça-‐t-‐il d'une voix sans timbre,

surpris de constater que sa main ne tremblait pas.

Il lui tendit le verre où pétillait le vin et attendit, attendit..

qu'un miracle vienne faire disparaître la peur

incommensurable. Que cette femme le prenne comme il la

prendrait, lui, sans jamais s'arrêter ni se lasser.

Un étrange frisson courut le long de sa colonne vertébrale

et il faillit lâcher le verre au contact de ses doigts gantés.

Cinq ans qu'une femme n'avait pas touché sa main ! Plutôt

que d'endurer cette épreuve, les prostituées

s'empressaient de prendre son sexe en elles.

Imperturbable, à peine visible sous l'ample capuche, elle

but son Champagne à petites gorgées. Puis, tout à coup,

elle reposa le verre sur la nappe de soie blanche.

—Pourquoi, vous appelez-‐vous Michel. . des

Anges?

La question le prit un instant au dépourvu.

Il y avait si longtemps qu'il n'était plus Michel..

Pourquoi ne l'avait-‐elle pas repoussé ?

Une épaisse frange de cils noirs ombra ses yeux, un truc

infaillible que la tenancière lui avait appris.

Être aux anges..., murmura-‐t-‐il mystérieusement en

français, se demandant jusqu'où il pouvait aller, quels

risques il pouvait prendre. On est aux anges quand on est

au septième ciel.

Certaines femmes aimaient parler crûment de sexe,

d'autres préféraient les doux euphémismes.

Il ignorait ce qu'attendait de lui cette vieille fille.

— C'est une expression française pour dire «avoir un

orgasme », précisa-‐t-‐il.

Elle ne s'attendait visiblement pas à cette réponse.

— Votre nom vient donc de votre capacité à atteindre

l'orgasme ?

II remplit lentement son propre verre, sans se hâter de

répondre, puis enfonça la bouteille dans la glace, comme

son sexe dans l'inconnu d'une femme. . Son inconnu à elle ?

— Mon nom me vient de ma capacité à mener les femmes

à l'orgasme.

Après le choc, il y eut la prise de conscience. Celle de ses

désirs charnels que son habileté était censée satisfaire.

Le sexe était un jeu excitant et dangereux. Un jeu dans

lequel même une vieille fille au physique quelconque

pouvait s'engager, si elle en avait les moyens.

Elle passa son doigt sur le bord de son verre.

— Vous avez connu beaucoup de femmes. Il ne s'agissait

pas d'une question.

—Oui.

D'abord en France, puis en Angleterre.

— Leur avez-‐vous donné à toutes un orgasme ? Des

souvenirs d'étreintes passionnées, anciennes mais jamais

oubliées, lui revinrent. Chaque femme exprimait le point

culminant du plaisir par un son différent.

— À toutes, répondit-‐il en enserrant le verre entre ses

doigts comme s'il s'était agi d'un sein. Et chaque fois.

-‐

Un peu de Champagne éclaboussa le gant de satin gris

perle de la femme.

— Je suis vierge.

Doux Jésus ! Il ne manquait plus que ça !

Elle était peut-‐être célibataire, pas très gâtée par la nature,

mais elle avait sûrement eu quelqu'un dans sa vie, un ami

d'enfance qui l'aurait initiée au plaisir. Quelqu'un qui se

serait davantage intéressé à la découverte des mystères de

la féminité qu'à la poursuite des beautés locales. Un

laquais, un garçon d'écurie. .

Il n'avait jamais fait l'amour à une vierge.

—Pourquoi? jeta Michael et non Michel qui, contrairement

à son homonyme, n'avait jamais dormi seul.

Comment une femme pouvait-‐elle envisager de donner sa

virginité à un homme comme lui, affligé de telles séquelles

?

— Je vous demande pardon? fit-‐elle en réprimant un

sursaut, le charme de la tension sexuelle soudain rompu.

Il se pencha vers elle en plissant les yeux, jusqu'à se

trouver à quelques centimètres à peine des flammes des

bougies qui pouvaient commettre tant de dégâts.

— Pour dix mille livres, n'importe lequel des célibataires

ici présents vous épouserait. Le président de la Chambre,

qui est assis trois tables plus loin. Le baron Stinesburg,

juste derrière vous. Pourquoi faites-‐vous cela? Avec moi, je

veux dire, alors que vous avez l'embarras du choix?

À la lueur des candélabres, il entrevit un nez fin, des lèvres

pâles, ni fines ni épaisses.

— Peut-‐être ai-‐je vu trop de morts pour me laisser

impressionner par quelques cicatrices, monsieur des

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Anges. Peut-‐être ai-‐je envie de connaître le septième ciel.

Michael retint son souffle.

Mort, désir.

Le cercle se refermait.

Elle ne méritait pas ça. Elle pas plus que les autres,

d'ailleurs.

Il reposa son verre et posa délibérément ses mains à plat

sur la nappe blanche.

—Je vous caresserai avec ces mains. Je vous pénétrerai

avec ces doigts. Pouvez-‐vous honnêtement dire que vous

ne frémirez pas à mon contact ?

Elle inclina légèrement la tête.

—Non, monsieur, je ne le peux pas puisque personne n'a

jamais introduit ses doigts en moi. Je pense que cela

dépendra du nombre que vous insinuerez.

Michael ne voulait pas de l'innocence d'une femme.

— Savez-‐vous ce qui se passera quand nous ferons

l'amour?

— Si je ne le savais pas, je ne serais pas ici.

II ne put s'empêcher de l'admirer. Anne Aimes dégageait

une loi-‐ce certaine, une force née de l'ignorance.

Elle ignorait tout du plaisir ou des orgasmes qu'il exigerait

obtenir d'elle.

— Il n'est pas trop tard pour changer d'avis, s'en-‐tendit-‐il

dire.

Il se demanda d'où étaient venus ces mots. Peut-‐être

subsistait-‐il en lui l'ombre de l'homme qu'il aurait pu

devenir.

Pourtant, même ce mouvement de galanterie inattendu

était un mensonge.

Il ne la laisserait pas se dérober maintenant. Elle avait

scellé son destin au sien quand elle lui avait envoyé son

avocat pour le réveiller de cinq longues années de solitude.

Elle redressa les épaules sous son épaisse cape de velours

gris.

— Je n'ai pas l'intention de changer d'avis.

Michael l'imagina nue, sans vêtements destinés à masquer

ses formes, sans artifices ou raffinements susceptibles de

les modifier, les seins tendus, les cuisses ouvertes, au bord

de l'orgasme.

L'énergie sexuelle qu'il avait si soigneusement contrôlée le

submergea.

Elle la perçut. Y répondit.

Elle n'était pas belle, cette femme venue à lui pour son

propre plaisir, mais il ne recherchait pas la beauté

physique.

Anne Aimes le désirait.

Malgré ses cicatrices.

C'était plus que suffisant pour lui.

Il ne la décevrait pas. Pendant le temps qui leur était

imparti, il serait Michel, l'homme qui emmenait les

femmes au septième ciel, au pays des anges, et non

Michael, celui qui leur ouvrait les portes de l'enfer.

De la mort.

— Un mois de plaisir, dit-‐il en posant son verre sur la

nappe, le pied de cristal contre la base en argent massif du

bougeoir. Je ferai tout ce que vous me demanderez. Autant

de fois que vous le souhaiterez.

Il aperçut le bout de langue rosé qu'elle passa entre ses

lèvres.

— C'est pour cela que je vous paie, monsieur des

Anges.

Un sourire effleura les lèvres de Michael.

Anne Aimes était riche depuis peu. Elle apprendrait

bientôt que l'argent ne contrôlait pas forcément les

hommes. . contrairement au sexe.

Et à la vengeance.

L'argent permettait seulement d'agir sur deux désirs

dissemblables.

— Je vous assure que je n'oublierai pas pourquoi vous

payez, chérie.

Il repoussa sa chaise en arrière, se leva et lui tendit la

main. Elle n'hésita qu'une brève seconde avant de la

prendre.

Une vive exaltation courut en lui, suivie par un accès de

désir si violent qu'il se sentit vaciller.

À la lumière incertaine des bougies, attentif à ce qu'elle

puisse continuer à dissimuler son visage, tout comme il

évitait d'exposer le sien aux regards de ceux dont les

maîtresses, les épouses ou les filles avaient jadis couché

avec lui, il entraîna Anne Aimes entre les rangées de tables.

Elle hésita quand elle réalisa où il l'emmenait.

— J'avais cru comprendre qu'il y avait des chambres à

l'étage, où nous pourrions.. être ensemble.

Il y en avait en effet. Des chambres luxueusement

meublées, aux murs et aux plafonds tapissés de miroirs, et

équipées de tous les ustensiles susceptibles d'apporter du

plaisir à leurs occupants.

Mais Michael ne voulait pas que leur première nuit se

déroule dans une maison de passe. Il lui devait au moins

cela.

Se retournant vivement, il l'attira dans une alcôve proche

de la porte voûtée et prit son visage entre ses mains. Le

contact de sa peau rendue rêche par les cicatrices ne la fit

pas se dérober. Pas du tout.

Froidement, à dessein, il pressa son sexe contre son ventre

de sorte qu'elle se retrouve plaquée au mur.

Sous la cape de velours, il perçut la raideur de son corset

mais aussi les pointes durcies de ses seins.

Ses joues étaient veloutées, encore plus douées que le

velours de sa cape.

Le sang de Michael bouillait dans ses veines.

Peur, excitation.

Une prostituée connaissait les dangers de la soumission

aux passions débridées. Elle savait qu'à l'extérieur d'un

bordel ou d'un hôtel de passe, une femme se retrouvait

sans défense. Elle pouvait se faire ligoter. Violer. Tuer.

Or, Anne Aimes n'était pas une prostituée. Elle était une

vierge célibataire et n'avait encore jamais fait l'expérience

du plaisir -‐ ou de la douleur -‐ qu'un homme pouvait lui

procurer.

Elle ignorait quels risques elle prenait à se fier à un

inconnu.

II pencha la tête vers elle, respira les parfums mêlés du

savon et de l'innocence et, un peu plus bas, les senteurs

envoûtantes de son désir qui n'était pas aussi puissant que

le sien.

Pas encore.

— Vous devez vous fier à moi, murmura-‐t-‐il. Avant la fin

de la nuit, je connaîtrai chaque centimètre de votre peau,

j'aurai exploré chaque creux, chaque orifice de votre corps.

Si vous ne pouvez me faire confiance à l'extérieur de cette

maison, vous ne pourrez vous abandonner à moi et me

laisser vous mener au plaisir. Je veux dire vous

abandonner complètement, inconditionnellement, selon

les termes de notre contrat. Si cela vous semble

impossible, alors je vous dirai au revoir ici, tout de suite.

Nouveaux mensonges.

Il ne la laisserait pas. Ni ce soir ni demain.

Il l'embrassa très doucement. Au moins, le feu qui lui avait

tout pris avait-‐il épargné ses lèvres. Elles étaient intactes.

Ce baiser était un souffle, un soupçon, un effleurement de

sa langue. Un prélude, une promesse.

Un courant électrique les parcourut, le désir flamba en eux.

Elle voulait coucher avec un homme, lui, se perdre dans

une femme. .

Son corps en était presque douloureux tant il en mourait

d'envie, tant ce besoin fulgurant le taraudait.

Elle retint son souffle où flottaient les notes pétillantes du

Champagne par-‐dessus celles de la poudre dentifrice.

Une étrange sensation oppressa soudain Michael.

Elle s'était brossé les dents pour lui. De crainte de le

dégoûter. . lui.

— Les termes de notre contrat seront totalement

respectés, monsieur des Anges, affirma-‐t-‐elle en se

dérobant un peu à l'assaut de sa virilité. Nous y allons?

Michael s'effaça pour qu'elle le précède hors de la taverne

enfumée, dans la fraîcheur de la brise printanière.

II se demanda si elle voulait toujours qu'il soit son amant

pendant un mois.

Il se demanda si elle serait toujours en vie dans un mois.

2

Michel des Anges semblait occuper à lui seul l'espace

exigu du fiacre. Anne sentait la brûlure de son corps tout

proche du sien à travers sa cape. Le souvenir de son baiser

lui embrasait les lèvres; l'orgasme était une promesse

vibrante, palpitante de vie.

Qu'il dispensait «à toutes, chaque fois». .

Les roues de l’attelage grinçaient bruyamment.

Dix-‐huit ans plus tôt, il était le plus bel homme qu'elle eût

jamais vu. Aujourd'hui, il était à elle. Elle se l'offrait avec

l'argent qui aurait constitué sa dot si elle s'était mariée.

Elle avait envie de crier au cocher d'aller plus vite afin que

puisse enfin commencer cette nuit.

L'homme assis près d'elle parlait un anglais parfait, aussi

froidement précis que celui d'un natif bien éduqué.

Il n'était pas celui dont elle se souvenait. De lui, il n'avait

gardé que ces increvables yeux violets luisant d'un éclat

empreint d'une sensualité sauvage.

—Vous avez dit que vous feriez tout ce que je souhaiterais,

dit-‐elle.

La lueur des réverbères illuminait par intermittence

l'intérieur de l'habitacle, jetant des taches claires sur le

cuir lézardé des sièges.

— Aussi souvent que je le voudrais.

La banquette craqua sous elle, alors qu'elle s'agitait sous le

feu de son regard.

— C'est pour cela que vous me payez. Elle ne savait pas

quoi au juste lui demander; elle savait seulement ce qu'elle

voulait. Les mains d'un homme sur elle. Le corps d'un

homme. En éprouver du plaisir.

— Et si. . si une femme ne savait pas quoi vous demander ?

s'enquit-‐elle d'une voix inhabituellement forte, son épaule

frottant contre celle de Michael. Si... elle ne savait pas

combien de doigts elle voulait.. en elle?

— Dans ce cas, j'en introduirais un, puis un autre, Jusqu'à

ce qu'elle ne puisse plus en accueillir un de plus sans en

être incommodée.

Anne serra les cuisses pour tenter d'enrayer la flambée de

désir que ces paroles explicites suscitaient. Elle se

remémora les mains clé Michael posées sur la table et ne

vit pas les cicatrices, simples accidents de parcours, mais

leur longueur racée, la largeur de leurs doigts.

— Combien une femme en accueille-‐t-‐elle, normalement?

— Trois. Parfois quatre.

— Il est sûr que ça ne doit pas toujours être confortable.

— Le plaisir sexuel n'est pas nécessairement une question

de confort. Je vous assure que lorsque vous serez

convenablement préparée, votre corps s'accommodera

sans difficulté de tous ces doigts. Il en réclamera même

d'autres.

Anne s'efforça de garder son calme.

— Comment saurez-‐vous que je suis prête?

— Quand vous serez chaude et mouillée, répondit-‐il sans

détour.

Son corps était déjà chaud et mouillé.

— Combien de fois pouvez-‐vous mener une femme à.. à

l'orgasme ?

Sa capuche glissa sur ses épaules. Elle s'efforça de garder

les mains sur ses genoux et de ne pas la remettre en place.

Cet homme renommé pour son talent à donner du plaisir à

une femme n'était plus seulement beau: il était

dangereusement attirant.

De son côté, la seule chose qu'elle avait qui soit attirante

était son argent, mais il n'avait pas le pouvoir de faire

oublier à un homme les mèches grises qui striaient sa

chevelure de vieille fille.

— Autant d'orgasmes qu'elle voudra. Autant que vous

voudrez, mon amour.

Ce n'est que lorsqu'il prononça les étranges mots français

qu'il trahit ses origines. Sa voix se teinta d'accents plus

profonds, plus mélodieux, plus séducteurs; prometteurs de

tout ce qu'une femme pouvait désirer, d'actes sexuels

qu'une vierge ne pouvait même pas imaginer.

—Ne m'appelez pas ainsi, je ne suis pas votre amour. Je

vous paie pour que vous me fournissiez un service.

Annie avait peur. Peur de la force de son désir, peur de cet

homme assis près d'elle. Peur de toutes les choses qu'il

allait lui faire -‐ ou ne pas lui faire.

Dieu du ciel ! Qu'était-‐elle en train de faire ?

Ses vieux parents malades étaient morts depuis moins

d'un an et, au lieu de porter leur deuil, elle se livrait à ses

désirs égoïstes.

Des désirs dont une célibataire devrait tout ignorer, qu'elle

devrait encore moins avouer.

Un souffle chaud lui caressa l'oreille.

— Vous disiez que vous saviez ce qui se passerait quand

nous serons au lit. .

Elle ne bougea pas un cil, resta parfaitement droite,

comme elle avait appris à le faire pendant son unique et

désastreuse saison. Cette année-‐là, hommes et femmes

l'avaient courtisée ouvertement pour mieux rire derrière

son dos. Quand ils ne l'avaient pas ignorée. .

Elle ne voulait pas que cet homme se moque d'elle.

— Je ne suis pas ignorante en ce qui concerne les aspects

physiques de l'accouplement, monsieur.

—Vraiment?

Quelque chose de chaud et d'humide lui effleura l'oreille.

— Décrivez-‐moi ce que je vous ferai le moment venu,

mademoiselle. Anne avait les lèvres sèches, son oreille la

brûlait.

—Vous joindrez votre corps au mien.

Comme les animaux..

À ceci près que les animaux ne se posent pas de questions

et ne souffrent pas de complexes d'infériorité.

Une obscurité plus profonde qui n'avait rien à voir avec la

raréfaction des becs de gaz qui éclairaient l'étroite rue de

la capitale enveloppa Anne.

Une chaleur soudaine -‐ son souffle -‐ la caressa, lui toucha

la joue. Il l'obligea à le regarder en se penchant vers elle,

bouchant son champ de vision tout en l'enserrant

lentement dans ses bras.

— Avez-‐vous déjà vu un homme nu, chérie?

Anne aurait dû le réprimander pour cette familiarité. Elle

le payait pour lui donner du plaisir, pas pour la couvrir de

mots doux français.

Personne ne lui avait jamais donné du «chérie», «mon

amour» ou «mon cœur» en anglais, et encore moins en

français. Ses parents l'appelaient «Anne», les domestiques

« Mademoiselle Anne », et tous les autres «Mademoiselle

Aimes». Et il continuerait d'en aller ainsi.

Elle perçut l'arôme acre du tabac et celui, plus subtil, d'un

savon masculin luxueux légèrement musqué.

— Non, je. . je n'ai jamais vu un corps d'homme nu.

Enfin, pas tout à fait. .

— Savez-‐vous à quel point je vous posséderai, une fois que

je serai profondément enfoui en vous ?

Anne soutint son regard qu'elle percevait à peine, dans

l'ombre.

— Si je sais à quel point vous me pénétrerez? Si c'est bien

votre question, la réponse est non. Cette fois, elle ne

mentait pas.

— Mais je veux le savoir, monsieur des Anges. Je veux

savoir jusqu'où vos doigts et votre corps s'aventureront en

moi, sinon je ne serais pas ici, dans ce fiacre, avec vous.

Un souffle resta comme suspendu dans l'obscurité. Le

sien? Celui de l'homme?

— La pénétration n'est pas la possession, mademoiselle.

Une lueur éclaira fugitivement le côté droit de son visage,

celui où les flammes avaient laissé leur marque indélébile,

puis l'obscurité reprit ses droits.

— Et j'ai peur de ne pas bien comprendre votre question,

ajouta-‐t-‐il. La pénétration peut être variable, selon la taille

de l'érection de l'homme. Une femme peut accueillir un

homme en elle tout en restant parfaitement maîtresse de

ses émotions. Mais quand elle est sous lui, en train de

chercher l'air vital, qu'elle dépend entièrement de lui pour

atteindre l'orgasme dont sa vie dépend à ce moment-‐là,

alors, chérie, cet homme la possède.

Anne retint son souffle en l'imaginant en elle.

Complètement. Inconditionnellement. Un frisson d'effroi

lui parcourut l'échine.

— Seulement si la femme ne contrôle pas ses émotions,

rectifia-‐t-‐elle. Entre nous, il s'agit d'un marché, monsieur,

pas d'une affaire de cœur.

— Vous m'avez engagé pour vous faire perdre le contrôle,

mademoiselle. Le cœur d'Anne s'emballa.

—À vous entendre, cela semble. . «Dangereux. . » Pas du

tout comme le marché qu'ils avaient conclu.

— ... Je vous paie pour que vous me donniez du plaisir, ni

plus ni moins.

— Il y a une différence entre le plaisir d'un homme et celui

d'une femme.

Oui, les hommes pouvaient librement rechercher et

obtenir le leur, ce qui était loin d'être le cas pour les

femmes.

— Et quelle est cette différence, je vous prie ? se contenta-‐

t-‐elle de demander.

—Un homme n'a besoin que du corps d'une femme. Il n'a

pas besoin d'elle pour l'amener à l'orgasme ; ses propres

motivations lui suffisent.

— Pensez-‐vous qu'une lemme a besoin d'un homme

seulement pour ses attributs virils, monsieur?

— Si tel était le cas, mademoiselle, vous ne seriez pas avec

moi dans cette voiture.

Il avait répondu en imitant son ton sucré. . Les mains

d'Anne se crispèrent sur son réticule.

— L'objet de cette conversation m'échappe, répliqua-‐t-‐elle.

—J'essaie seulement de vous préparer à la nuit qui nous

attend.

— En me disant qu'une femme a besoin d'un homme et

pas le contraire ?

— J'ai seulement dit qu'un homme n'a pas besoin qu'une

femme bouge pour l'amener à l'orgasme. Ce n'est pas la

même chose. Et vous allez avoir besoin de moi dans les

heures qui viennent, mademoiselle. Vos désirs vous

rendront beaucoup plus vulnérable que je ne le serai aux

miens, quelle que soit la façon dont je vous pénétrerai. Et

je vous assure que je vous pénétrerai profondément,

chérie, croyez-‐moi.

Désir. Peur. Colère. . La douleur prit le pas sur la myriade

d'émotions que ses paroles provoquèrent, puis Annie

comprit qu'il ne parlait pas ainsi pour la blesser, mais qu'il

lui disait simplement la vérité.

Elle ne serait pas là si elle avait pensé que n'importe quel

homme pouvait lui donner du plaisir.

Oui, ses désirs la rendaient vulnérable, surtout quand ils la

portaient vers quelqu'un qui ne les partageait pas. Voilà

pourquoi elle avait choisi Michel des Anges, pour qu'il n'y

ait pas de faux-‐semblants.

— De combien me pénétrerez-‐vous, monsieur?

— De presque vingt centimètres. Lui faisait-‐il une réponse

approximative pour ne pas l'effrayer? Un frisson la

parcourut.

— Nous avons conclu un marché, lui rappela-‐t-‐elle, sans

doute pour se rassurer elle-‐même.

— Un marché concernant une relation sexuelle. Il ne s'agit

ni d'un interlude romantique ni d'une affaire commerciale.

Je n'arriverai pas avec un bouquet de fleurs en vous

implorant de m'honorer d'un baiser. Je ne vous serrerai

pas non plus la main le matin venu, et je ne laisserai pas

ma carte sous votre oreiller. Je me contenterai de vous

donner du plaisir au-‐delà de vos espérances les plus folles.

Ne confondez pas des relations chamelles avec l'amour ou

les affaires.

Ces mots étaient à la fois durs et érotiques.

Une bouffée de chaleur l'envahit, alimentée par l'espoir

qu'il lui donnerait vraiment du plaisir au-‐delà de ses rêves

les plus fous.

Pendant les cinquante-‐neuf ans durant lesquels ses

parents avaient été mariés, ils s'étaient plutôt employés à

dorloter leur richesse que leurs corps. Ils avaient partagé

leurs biens et leurs maladies, mais jamais l'amour ou le

plaisir. Et finalement ils étaient morts, aussi

misérablement seuls qu'ils avaient vécu.

Anne ne voulait pas mourir en se demandant encore ce

qu'elle avait manqué.

Elle redressa les épaules.

—Je suis parfaitement consciente de la nature de cette

liaison, monsieur, et je vous assure qu'elle répond à mes

attentes. Je veux que vous preniez ma virginité, je

n'attends pas de Heurs. Avec un peu de chance, vous

m'embrasserez au lieu de me serrer la main, mais je

n'espère pas que vous m'imploriez de quoi que ce soit,

certainement pas pour prendre des libertés pour

lesquelles je vous paie. Quant à vos prétentions de me

donner du plaisir au-‐delà de mes espérances les plus

folles, cela reste à voir, n'est-‐ce pas?

Le fiacre s'arrêta brusquement. L'espace d'une seconde,

Anne se demanda si celle halte soudaine n'était pas due au

choc produit par les paroles scandaleuses qu'elle venait de

prononcer.

Sans faire de commentaire, Michel des Anges ouvrit la

portière et descendit du fiacre avant de lui tendre la main.

Les contrastes blanc et rouge de sa peau meurtrie par

endroits étaient nets sous la lanterne de l'équipage.

Quelle sensation lui procureraient ces longs doigts

couverts de cicatrices ?

Combien en immiscerait-‐il en elle? Trois? Quatre?

Comment la prépareraient-‐ils à ce qu'elle accueille un

pénis?

Elle plaça sa main dans la sienne, comme elle lavait fait

dans la taverne. Aussitôt, elle sentit sa chaleur à travers

son gant de soie.

Les doigts qui la pénétreraient seraient-‐ils aussi chauds en

elle? Et son érection?

Dès qu'il la lâcha, Anne put respirer à nouveau. Elle

chercha dans son réticule des pièces pour payer le fiacre et

s'aperçut qu'il s'éloignait déjà.

Elle sentit alors la pression d'un bras dans son dos, un bras

d'homme, ferme et solide.

Michel des Anges était plus grand et plus fort qu'elle. Il

avait le pouvoir de lui faire du mal physiquement, s'il le

désirait.

II pouvait la tuer, et elle n'aurait pas la capacité de l'en

empêcher.

Elle songea fugitivement à courir après le fiacre, mais la

réalité la figea sur place. Comme il l'avait dit, elle pourrait

en effet épouser n'importe quel célibataire de La Maison

de Gabriel -‐ elle en avait d'ailleurs reconnu un nombre

impressionnant. Ils mettraient aussitôt la main sur son

héritage et, la nuit, ils se rendraient dans cet établissement

licencieux pour s'offrir du plaisir avec son argent.

Elle serait une épouse, peut-‐être même une mère, et elle

ne saurait toujours rien de la magie érotique qui lie deux

amants. .

Sa quête, qui la poursuivait depuis tant d'années,

continuerait de rester sans réponse.

Cet homme était célèbre dans ce domaine. Un as de

l'amour. On le comparait à un étalon ; l'étalon le plus cher

de toute l'Angleterre.

De plus, elle lui remettrait dix mille livres à la fin du mois.

On ne tuait pas la «poule aux œufs d'or», encore moins

quand le contrat avait été établi par un homme de loi.

Un peu raide, elle se laissa guider jusqu'au perron d'une

maison étroite et haute. Il glissa la clé dans la serrure et

ouvrit la porte avec aisance, une aisance sans doute

comparable à celle avec laquelle il s'introduisait dans le

corps des femmes.

Un peu étourdie, elle perçut un petit vestibule lambrissé

de chêne, une grande jacinthe bleue sur une desserte, près

d'un plateau en argent prêt à recevoir le courrier du matin.

Sur le côté, un escalier de marbre flanqué d'une balustrade

aux arabesques compliquées disparaissait dans l'obscurité.

Cette demeure où elle allait perdre sa virginité ne

ressemblait pas à un lieu de mauvaise réputation, mais à

une maison où flottaient des odeurs de cire et de fleurs

fraîches.

La sienne, à Douvres, sentait la maladie et les désinfectants

; celle de Londres fleurait la vieillesse, la poussière et le

moisi.

Il éteignit sans mot dire la lampe à gaz, posa sa main

vibrante au creux de ses reins et l'entraîna dans le noir

vers l'escalier.

Anne s'agrippa à la rampe. Ses jambes tremblaient, ses

jupes bruissaient tandis qu'elle se fiait à la faible lueur

provenant du palier pour avancer.

Un couloir tendu de soie pâle courait au premier étage.

Leurs pas claquaient sur le parquet si brillant que l'on

aurait pu s'y mirer.

Pénétration, possession..

Une applique en forme d'éventail, au bout de l'étroit

corridor, luttait contre les ténèbres. Une corniche de

couleur crème et des portes closes renvoyaient l'écho de

leurs pas: ceux d'une femme s'apprêtant à prendre en

main sa sexualité et d'un homme confiant, qui amenait

toutes ses maîtresses à l'orgasme, chaque fois.

Il ouvrit la porte en chêne située sous l'éventail. Un lit à

colonnes se dessina dans le triangle de lumière.

Michael coupa le sas de l'applique et fit entrer Anne dans

la chambre, doucement mais fermement.

L'obscurité soudaine s'abattit sur elle, lourde, suffocante.

Le temps d'un souffle, elle crut avoir pénétré dans une

serre.

Ou dans une veillée mortuaire.

Sans un bruit, il se déplaça devant elle. Le craquement

d'une allumette déchira le silence.

Dans le faisceau de lumière apparut un globe de verre

coloré, posé sur une table de nuit, près d'un vase de rosés

rouge sang. Juste à gauche de la lampe-‐tempête se trouvait

le lit de cuivre, avec ses draps de soie blanche et sa

courtepointe de velours vert déjà rabattue pour accueillir

ses hôtes.

Laissant tomber l'allumette dans une petite coupelle verte,

Michel des Anges se retourna, le visage en contre-‐jour, ses

cheveux sombres auréolés d'un halo de lumière dorée. Il

franchit en silence la distance qui les séparait.

— Je vais prendre votre manteau.

Anne scruta ses traits dans la pénombre. Elle essaya de ne

pas l'imaginer en train d'explorer «chaque creux et chaque

orifice de son corps».

— Merci, dit-‐elle.

Il tendit ses mains abîmées vers elle, chassant le déplaisant

souvenir du temps où matrones et débutantes se pâmaient

en le voyant, dix-‐huit ans plus tôt. Il déboutonna le

manteau, bouton après bouton, en commençant par le cou,

puis descendit plus bas, entre ses seins. .

Anne sentit la brûlure de ses doigts autour de ses

mamelons, bien qu'ils n'y soient pas. .

Les choses progressaient trop vite.

— Je n'ai pas apporté ma chemise de nuit, s'en-‐tendit-‐elle

dire.

Il posa sur elle ses yeux violets et Anne se retrouva

prisonnière de leur éclat.

—Vous n'en aurez pas besoin, murmura-‐t-‐il en ôtant son

réticule d'entre ses doigts crispés et en le jetant derrière

elle,

Son manteau suivit le même chemin dans un

chuchotement d'étoffe. Elle se sentit à la fois nue et

terriblement dépourvue d'attrait dans sa robe de soie

grise.

L'expression de son regard ne laissant aucun doute sur ce

qu'il s'apprêtait à lui retirer ensuite, elle ferma les yeux.

Seigneur! Elle ne voulait pas qu'il voie ses seins. Ils étaient

trop petits, ses hanches trop larges.

En revanche, elle voulait le voir, lui. Elle avait payé une

fortune pour jouir de ce privilège. Quoi qu'il dise, ils

avaient conclu une affaire; il s'agissait d'argent et de

plaisir.

De son plaisir.

Elle rouvrit les yeux et recula sur des jambes tremblantes.

— S'il vous plaît, déshabillez-‐vous pour moi. Un éclat

violet illumina ses prunelles.

— Vous voulez me voir. . nu ? Annie se redressa de toute la

hauteur de son mètre soixante-‐huit.

— Je suis une vieille fille, monsieur, mais je suis aussi une

femme, avec les mêmes désirs que n'importe quelle autre

femme. Bien sûr que je veux vous voir nu.

— Savez-‐vous comment est fait un homme, chérie"! Elle

releva le menton avec défi.

— Je ne m'évanouirai pas en voyant un sexe d'homme,

monsieur, si c'est ce qui vous inquiète.

— Mais en retirerez-‐vous du plaisir?

— Comment réagissent les autres ?

—Vous êtes une vierge, mademoiselle. Si vous n'avez

jamais vu d'homme nu, vous pourriez être... alarmée.

— Je n'en saurai rien tant que vous ne m'aurez pas montré.

Les froids calculs auxquels il se livrait se lurent dans ses

yeux.

— Et si vous étiez apeurée ?

— Je n'effraierai pas les autres occupants de cette maison

en m'enfuyant en criant.

— Je n'en doute pas, mademoiselle.

Avec une lenteur délibérée, il laissa glisser son veston de

soie noire à ses pieds puis, sans la lâcher des yeux, défit les

boutons de sa chemise. Combien de femmes lui avaient-‐

elles demandé d'accomplir ces gestes pour elles? De belles

femmes, des femmes expérimentées. .

Anne focalisa son attention sur ses mains plutôt que sur

son regard si intense.

— Est-‐ce que cela fait mal ? s'enquit-‐elle soudain. Vos

mains, je veux dire. . Avez-‐vous besoin d'aide?

Ses doigts se figèrent.

La résolution prit le pas sur la nervosité d'Anne, une

sensation plus familière pour elle. Durant toute sa vie, elle

avait assisté ses parents. Dans le salon d'abord, dans la

salle à manger ensuite puis, plus tard, sur leur lit de mon.

S'avançant vers lui, elle écarta ses doigts et s'attaqua aux

petits boutons perlés qui refusèrent de céder. Elle n'avait

jamais été aussi maladroite à ce genre de tâche.

Fronçant les sourcils, elle voulut ôter ses gants mais des

doigts d'acier s'enroulèrent autour de ses poignets et la

débarrassèrent des gants de soie grise. Son visage était

tout près du sien, tout à coup. La cicatrice de sa joue était

livide.

_ Je n'ai nul besoin d'une infirmière, mademoiselle.

Brusquement paralysée, elle se rendit compte qu’il

pourrait lui faire du mal s'il le voulait, et que personne ne

s'en aviserait avant qu'il ne soit trop tard. Elle passa sa

langue sur ses lèvres et respira son souffle chaud et moite.

— Je n'ai pas envie d'être votre infirmière, monsieur.

— Dans le fiacre, vous disiez que vous ne saviez pas ce que

vous vouliez.

Elle décida de ne pas détourner les yeux et de ne pas non

plus feindre l'incompréhension.

-‐ Non, je vous demandais ce qui arriverait si une femme ne

savait pas quoi requérir. Je n'ai jamais dit que je ne savais

pas ce que je voulais.

Il inclina la tête et ses lèvres se retrouvèrent tout près des

siennes.

— Et que voulez-‐vous, mademoiselle ?

C'était un défi, comme s'il lui demandait: «Jusqu’où irez-‐

vous, jeune vierge? Qu'accepterez-‐vous d'un homme

réputé pour être un maître dans l'art de donner du plaisir

à une femme ? »

Anne prit une longue inspiration.

C'était tout ce qu'elle aurait jamais. Un mois de plaisir, rien

de plus. Elle ne se déroberait pas. Pas devant cet homme,

pas à cause de ses craintes virginales.

— Je veux que vous me fassiez connaître l’orgasme.

— Combien de fois ?

— Aussi souvent que mon corps le permettra.

— Combien de doigts voulez-‐vous ?

— Autant que mon corps en acceptera.

— Jusqu'où pourrai-‐je vous pénétrer ?

-‐ Jusqu'où pourriez-‐vous le faire ?

Une flamme incendia les yeux violets.

— Un homme a-‐t-‐il déjà caressé vos seins ?

— Non, dit-‐elle, mesurant à quel point il était dif-‐ficile

d'admettre la vérité.

Des hommes avaient convoité la fortune qu'elle tenait de

ses parents, mais aucun n'avait jamais désiré la femme

qu'elle brûlait de devenir.

— L'un d'eux vous a-‐t-‐il jamais embrassée avec la langue ?

— Une fois, admit-‐elle dans un souffle, en frémissant de

dégoût au souvenir de l'unique expérience.

— Cela ne vous a pas plu.

Non, cela ne lui avait pas plu. Après lui avoir volé un

baiser, le jeune homme s'en était vanté auprès de ses amis,

racontant qu'elle était farouchement en quête d'un

prétendant et qu'il fallait être vraiment décidé à épouser

une héritière pour embrasser une telle dinde.

Elle contempla l'épaisse frange de ses cils, des cils noir

corbeau, si longs..

— Il m'a donné envie de vomir tellement il a bavé.

— Je ne ferai rien de tel, chérie, croyez-‐moi, assura-‐t-‐il en

reculant soudain et en se débarrassant de son gilet avec

une telle rapidité qu'elle resta coite.

D'une main, il dénoua sa cravate.

Anne sentait ses lèvres trembler légèrement, tant elle avait

envie qu'il les embrasse, et elle savait qu'il le voyait.

— Et que ferez-‐vous, monsieur?

— Quand je vous embrasserai, je sucerai votre langue, dit-‐

il en baissant les bras et en laissant tomber la cravate sur

le sol. Quand je vous enlèverai votre robe, je sucerai vos

seins. Et quand vous serez nue -‐ il défit le premier des trois

boutons en or qui fermaient sa chemise -‐ je sucerai votre

clitoris. Le deuxième bouton fut libéré.

— Savez-‐vous où se trouve votre clitoris? Elle s'efforça de

garder son regard rivé au sien, de ne pas le baisser vers les

poils sombres qui apparaissaient maintenant dans

l'échancrure de la chemise.

— Je ne suis pas ignorante, monsieur.

Peu après son retour de Londres, dix-‐huit ans plus tôt, elle

avait dérobé un prospectus chez le médecin de ses

parents, à Douvres. Il s'agissait d'anatomie et les parties

intimes étaient décrites en détail, sans que pour autant les

attentions qu'elles pouvaient attendre d'un homme soient

mentionnées.

Cela ne lui avait pas appris non plus ce qu'un homme

attendait d'une femme.

Il ôta le troisième bouton et le mit dans sa poche avec les

deux autres, attirant à dessein le regard d'Anne vers son

pantalon.

— Savez-‐vous ce qui se passera quand je vous lécherai

puis vous sucerai ?

Elle sentit ses tétons durcir, son clitoris palpita et elle

lâcha des yeux le renflement de son érection. Ses propres

désirs ne l'embarrasseraient pas.

— Je ferai l'expérience de l'orgasme, j'imagine, dit-‐elle en

carrant les épaules. Le premier d'une longue série,

j'espère. N'est-‐ce pas ainsi que vous avez gagné votre nom,

monsieur? Grâce à vos talents pour lécher et sucer une

femme?

— Parmi beaucoup d'autres, répliqua-‐t-‐il d'un air

énigmatique.

Croisant ses bras de part et d'autre de sa taille, il saisit sa

chemise de chaque côté et la fit passer par-‐dessus sa tête.

Le cœur d'Anne se mit à battre plus vite. Sa joue droite et

sa main portaient des cicatrices, mais son corps était

parfait. Des muscles sculpturaux, une peau brune, des poils

bouclés noirs. .

La chemise de soie blanche rejoignit les vêtements

éparpillés sur le plancher de chêne.

Il savait exactement la nature de l'effet qu'il avait sur elle;

celui qu'il devait avoir sur toutes les femmes qui faisaient

appel à ses services.

Mais elle ne voulait pas être la seule à être choquée et

excitée, cette nuit.

— Êtes-‐vous en pleine érection, monsieur?

—Oui, répondit-‐il tranquillement, nullement surpris par

son audace. Complètement.

Une moiteur révélatrice gagna l'entrejambe d'Anne.

—Réagissez-‐vous toujours. . de la sorte quand vous êtes

avec une femme?

— Oui.

— J'aimerais vous voir.

—Alors enlevez mon pantalon, mademoiselle. Ses yeux

violets la mettaient au défi de le toucher -‐ et de découvrir

précisément ce qu'elle s'était offert.

De long en large.

— Très bien, monsieur, dit-‐elle négligemment en avançant

vers lui.

Une chaleur vraiment palpable irradiait de lui, à présent.

Anne refoula les souvenirs d'un homme mourant et trouva

des boutons recouverts de soie. Ses doigts tâtonnèrent un

peu, comme lorsqu'elle avait déboutonné le gilet, mais à

présent elle ne pouvait plus attribuer sa maladresse au

port de ses gants.

L'anticipation forma une boule au creux de son ventre et

gonfla ses seins. Chaque bouton sorti de sa boutonnière

révélait un peu plus de la toison qui recouvrait le torse et

allait en s'amenuisant vers son ventre. Elle sentait son

corps tendu sous la soie du pantalon. Son sexe était long,

épais et dur. Des pulsations de vie le parcouraient.

Le souffle court, elle fit glisser le pantalon le long de ses

hanches. . de ses cuisses. . respirant avec ivresse le délicat

parfum du savon, celui légèrement musqué de sa peau

d'homme.

Son vagin se contracta sous l'effet du désir.

De la peur.

Il avait raison ; elle n'était pas préparée à la réalité crue

d'un homme comme lui.

Elle leva les yeux et les plongea dans les siens. Les

prunelles violettes attendaient les siennes.

—Vous m'avez dit que vous savez donner un orgasme à

toutes les femmes.

— Chaque fois.

— Même quand il s'agit d'une vierge ? Il n'avait jamais été

avec une vierge ; elle n'avait jamais été avec un homme.

Dès l'instant où elle l'aurait pris en elle, elle ne serait plus

la même.

S'efforçant de maîtriser la panique qui l'envahissait peu à

peu, elle ajouta :

— Si vous n'avez jamais eu de rapports avec une vierge,

comment pouvez-‐vous être certain de parvenir à me

donner du plaisir?

Tranquillement, il remonta son pantalon et alla s'asseoir

sur le lit où il entreprit d'enlever ses chaussures et ses

chaussettes. La peau de ses pieds nus était aussi brune que

celle du reste de son corps.

Exceptée celle de son sexe.

Il se dressait par sa braguette ouverte, puissant et strié

déveines.

— Comment le savez-‐vous ? insista-‐t-‐elle.

Il se leva, laissa tomber son pantalon à ses pieds et s'en

débarrassa avant de s'avancer vers elle.

Il s'approcha si près que le bout de son sexe se retrouva

contre sa robe, au niveau de son bas-‐ventre.

Frémissant.

Comme lui, comme elle.

Comme l'air autour d'eux.

— Je te donnerai du plaisir, chérie. Tu dois me faire

confiance.

Anne ne put s'empêcher de se demander comment des

hommes pouvaient combler des femmes qu'ils ne

connaissaient même pas.

— Si je dois emprunter une robe de nuit, je me

déshabillerai dans votre garde-‐robe, dit-‐elle avec raideur.

Vous devrez éteindre la lumière et m'attendre dans votre

lit.

Il glissa une main sous le chignon serré de sa compagne,

trouva une épingle.

— Je ne crois pas, chérie, dit-‐il dans un murmure. L'épingle

atterrit sur le plancher avec un cliquetis qu'elle trouva

assourdissant. L'espace d'un instant, Anne ne sut que faire

et resta immobile, mal à l'aise, comme lorsqu'elle sortait

dans le monde et suscitait le mépris ou la moquerie parce

que son innocence passait pour de la gaucherie. La colère

vint à son secours.

— Il s'agit de mon argent, monsieur. Vous devrez faire ce

que je vous demande.

Une deuxième épingle échoua sur le sol.

— Vous me payez pour vous fournir du plaisir.

— Oui. Et ce n'est pas en me désobéissant que vous m'en

apporterez.

Une troisième épingle chut et le chignon tangua.

— Détrompez-‐vous, chérie. Elle lui saisit les poignets.

— Ne faites pas ça.

Il continua cependant à défaire son chignon.

—Il n'y a pas de plaisir à être une pelote à épingles.

Son pénis continuait de se presser contre son ventre, à la

fois effrayant dans ses proportions et dans sa virilité

primaire.

Ses cheveux ruisselèrent jusqu'au creux de son dos. Aucun

homme ne l'avait encore jamais vue ainsi décoiffée.

S'efforçant désespérément de ne pas perdre le contrôle -‐

elle n'était plus cette toute jeune fille de dix-‐huit ans qui

s'était ridiculisée dans le monde -‐, Anne posa timidement

ses mains sur la taille svelte de Michael. Ses muscles

étaient aussi durs au toucher qu'ils le paraissaient, sa peau

aussi chaude qu'elle le promettait.

— Je n'ai jamais été nue devant un homme.

Ni devant qui que ce soit d'autre que sa vieille

gouvernante, d'ailleurs.

II enfouit ses doigts dans ses longues mèches afin de

défaire ce qui restait du chignon.

— Je vous assure que vous n'avez rien que je n'aie déjà vu,

répondit-‐il.

Sans doute, mais il n'avait jamais vu une femme comme

elle, avant ce jour. . une vieille fille vierge de trente-‐six ans.

— Je ne suis pas jeune.

Il l'obligea à lever la tête pour le regarder. L'obscurité

dissimulait en partie son visage ; seuls ses yeux semblaient

en vie.

— Moi non plus.

— Vos yeux le sont. Ils brûlent de désir.

Une expression ressemblant à de la douleur traversa le

visage tendu de Michael.

— Les vôtres aussi, chérie, répliqua-‐t-‐il en se penchant

pour poser ses lèvres sur les siennes, y promener sa

langue sans lui laisser une chance de se dérober.

Elle crispa ses doigts autour de sa taille ferme.

— Je ne sais pas comment accueillir la virilité d'un

homme.. en moi.

_ C'est comme un baiser, murmura-‐t-‐il dans un souffle. Je

vous goûterai, je vous lécherai, puis je vous pénétrerai.

— Avec. . votre langue ?

Ôtant ses mains de ses cheveux, il lui prit la main droite, la

glissa entre eux et referma ses doigts autour de son sexe

palpitant, à la fois dur et doux, flexible et rigide.

— Avec ça.

3

Embrasée par une flambée de désir, Anne ne pouvait plus

bouger. Elle n'était plus que sensations décuplées par un

désir dévorant.

Et elle s'émerveillait devant, le miracle de l'érection.

Rien dans sa vie ne l'avait préparée à Michel des Anges, ni

ses rêves érotiques, ni ses fantasmes sexuels, encore

moins les interminables heures durant lesquelles elle avait

soigné son père.

Il était plus doux que le satin, plus dur que l'acier. D'une

taille impressionnante, plus long que la largeur de sa

paume et plus large que le cercle de ses doigts. Des

pulsations battaient en lui au rythme de son cœur.

Elle aspira une bouffée d'air.

— Baissez la lumière, s'il vous plaît.

— Je ne peux pas.

Elle ouvrit la bouche pour protester -‐ après tout, c'était

elle qui payait, donc elle qui exigeait -‐ mais la referma pour

se laisser envahir par une vague de chaleur.

Il la léchait. Sa langue la pénétrait, s'emparait de sa

bouche. .

Des éclairs la parcouraient. C'était trop. . trop. . Des

sensations aiguës se propageaient en elle, se concentraient

dans ses seins et dans sa main, sous laquelle son érection

continuait d'abriter d'étranges pulsations.

Elle ne pouvait plus respirer, mais au moment où elle crut

suffoquer, il lui insuffla de l'air Dieu sait comment, avec sa

langue.

Michel des Anges lui donnait la vie en léchant d'abord sa

langue. Il passerait ensuite à ses seins, puis à son clitoris..

Et pendant ce temps, son sexe palpitait dans sa main, en

harmonie avec les réactions qu'il suscitait en elle.

La compression de son corset autour de son buste se

relâcha soudain, tout comme la taille de sa robe qui

l'enserrait aussi.

— Levez les bras, dit-‐il contre sa bouche. Anne ferma les

yeux et lâcha son membre pour lui obéir.

Sa robe de soie glissa vers son cou et passa par-‐dessus sa

tête. Elle sentit ensuite le feu du regard violet de Michel

suivre le chemin inverse, descendant lentement jusqu'à

ses pieds, sans perdre une miette du spectacle.

— Dites-‐moi votre nom, mademoiselle. Elle rouvrit les

yeux.

— Anne. Anne Aimes.

Immédiatement, elle se rappela les recommandations de

son avocat sur la nécessité de garder l'anonymat pendant

tout le temps de son aventure, mais cela lui parut soudain

dérisoire. Qu'est-‐ce qui pouvait être plus dangereux que

cette flamme irrésistible qui soumettait une femme à des

désirs sauvages ?

Des doigts agiles défirent les agrafes de la tournure.

— Vous pouvez m'appeler Anne, ajouta-‐t-‐elle dans son

élan. Puis-‐je vous appeler... Michel ? La tournure tomba

avec un son mat sur le parquet.

— Nous allons être proches, Anne Aimes, dit-‐il en

défaisant adroitement les rubans de son jupon de dessus.

Aussi proches que deux personnes peuvent l'être ; alors

vous pouvez m'appeler comme vous le désirez.

Le jupon rejoignit la tournure et Anne s'accrocha à ses

hanches pour ne pas s'agripper au peu de vêtements qui

lui restaient. Elle se concentra sur ses paroles, son

intonation: «Nous allons être proches... aussi proches que

deux personnes peuvent l'être. . »

— Vous disiez qu'il ne s'agissait pas d'un interlude

romantique.

— En effet, répondit-‐il dans un autre bruissement d'étoffe

dû à la chute d'un nouveau jupon. Il n'y a rien de

romantique dans le sexe.

Il referma ses mains sur ses fesses. Le bout de ses doigts se

retrouva dangereusement proche de la fente de sa culotte

de laine..

— Le sexe est du désir cru. .

Tout à coup, ses mains furent à l'intérieur.

— ... Primitif.

Un doigt s'immisça entre ses fesses.

— Nous allons suer. . Grogner. .

Il palpa simultanément l'une et l'autre de ses fesses tout en

la pressant contre son sexe pour qu'elle en perçoive toute

la dureté.

— Nous nous démènerons l'un et l'autre pour votre plaisir.

Et quand nous jouirons, nous ne ferons plus qu'un. Nos

corps seront joints l'un à l'autre par nos sexes.

Les yeux violets la capturèrent.

— Voilà ce qui arrivera quand je vous ferai l'amour

mademoiselle.

Anne était tendue comme un arc et eut l'impression qu'elle

allait se briser d'un instant à l'autre. Elle parvint

néanmoins à rassembler ses pensées.

— Vous joignez-‐vous toujours à une femme pour jouir ?

Il sortit ses mains de sa culotte et entreprit de délacer son

corset.

— Quand le moment est venu, oui.

Les baleines du corset s'effondrèrent d'un coup, comme un

accordéon subitement dégonflé, et le corset échoua par

terre. Étrangement, son absence semblait entraver sa

respiration plutôt que la faciliter.

— Comment savez-‐vous quand le moment est venu?

— Quand les cris de la femme résonnent dans ma tête.

Son souffle lui caressait les joues. Tout en soutenant son

regard, il effleura ses seins de ses mains, s'attardant

imperceptiblement sur ses tétons gonflés.

— Et quand elle est épuisée d'avoir joui, incapable d'avoir

un autre orgasme. Levez les bras! ordonna-‐t-‐il avec une

brusquerie soudaine.

Anne s'exécuta sans discuter et la chemise de lin se

volatilisa.

L'air frais sur sa peau brûlante la fit frissonner.

Il soupesa ses seins nus, les massa. . La sensation était trop

intense, trop douloureusement personnelle. Quant à son

regard. . il était trop perspicace.

Elle ignorait jusqu'ici qu'il était possible de désirer un

homme aussi férocement. Plus exactement, elle se doutait

bien que c'était possible, mais jamais elle n'aurait cru que

cela lui arriverait à elle.

Dix-‐huit ans plus tôt, il lui avait inspiré cette attirance

dévorante. Il dansait alors avec la comtesse Raleigh, une

belle et riche femme de quinze ans l'aînée d'Anne. Anne à

qui il n'avait même pas adressé un regard..

Elle ferma les yeux comme pour faire disparaître la vérité:

il ne serait pas avec elle si elle n'avait pas eu les moyens de

se l'offrir.

— Ouvrez les yeux, Anne. Elle fit ce qu'il lui demandait.

— Et ne les fermez plus. Il n'y a rien à cacher, chérie. Je

sais ce que vous ressentez, ce dont vous avez besoin.

Comment cet homme parfait, qui ne bavait pas en

l’embrassant et se tenait là, nu devant elle, pouvait-‐il

connaître les besoins d'une vieille fille ? Anne chercha des

paroles cohérentes, s'efforça de couver le moyen de ne

plus avoir l'air d'une empotée. Comment pouvait-‐elle être

aussi vulnérable?

— Comment savez-‐vous ce que je ressens? parvint-‐elle à

demander. Comment sauriez-‐vous, vous, ce que c'est que

de désirer si désespérément que quelqu'un vous touche

que vous finissez par payer pour cela ?

Des émotions qu'elle préférait ne pas commencer à

analyser assombrirent soudain les yeux violets.

— Nous avons tous des besoins, Anne.

— Vous aussi ? répliqua-‐t-‐elle sèchement.

— Oui, admit-‐il en soutenant son regard.

— Avez-‐vous désiré être touché au point de payer pour

cela?

Les cicatrices de sa joue droite se contractèrent un peu.

—Oui.

— Pourquoi ? s'enquit-‐elle d'une voix rauque. Les ombres

de ses yeux s'approfondirent davantage, alors même que

la flamme qui les animait

s'intensifiait.

— Pour ça, chérie, répondit-‐il en lui pinçant doucement le

bout d'un sein.

Anne retint son souffle puis le relâcha d'un seul coup

quand il baissa la tête et que ses lèvres prirent le relais de

ses doigts. Un téton disparut dans sa bouche. Un brasier y

prit naissance, et des flammes se concentrèrent au creux

de ses reins.

Ses mains. . Que devait-‐elle faire de ses mains?

Les laisser de part et d'autre de son corps ? Les plonger

dans ses cheveux, comme il avait lui-‐même enfoui les

siennes dans sa chevelure un peu plus tôt?

Devait-‐elle presser sa tête contre son sein pour qu'il le

prenne plus profondément dans sa bouche, comme elle en

mourait d'envie?

L'invasion d'une peau râpeuse au cœur de son intimité

interrompit net le cours de ses pensées. La main de Michel

se lovait entre les lèvres de son sexe qu'elle était la seule à

avoir jamais touchées.

Son cœur battait si fort qu'elle se mit à trembler.

Allait-‐il la pénétrer? La caresser là où elle rêvait qu'il la

caresse ?

Instinctivement, elle écarta les jambes pour lui laisser le

choix.

Pendant de longues secondes, il laissa sa main immobile

entre les replis moites de son sexe brûlant, tout en

continuant de sucer le bout de son sein, propageant en elle

la morsure d'un feu dévorant.

Elle était tendue à l'extrême, dans l'attente de quelque

chose. Quelque chose d'indéfinissable, d'inévitable.

Enfin, ce qu'elle attendait tant arriva. Le contact d'un doigt

déterminé, dur et glissant. . là, exactement là où elle en

mourait d'envie. Elle lui prit la tête entre ses mains et

renversa la sienne en arrière en exhalant un gémissement

de plaisir.

Le petit bruit de succion de son téton qu'il lâcha

brusquement déchira le silence que l'expression de son

orgasme venait à peine de percer. L'air froid lui parut

presque douloureux sur la pointe sensible, après la

fournaise de sa bouche.

Éperdue, Anne ouvrit les yeux. . et se retrouva captive du

regard de Michel.

— Vous n'avez pas crié, murmura-‐t-‐il.

— Ce n'aurait pas été très. . digne.. Particulièrement pour

une vieille fille.

—Je vous l'ai dit, chérie. Il s'agit de sexe, pas de romance. Il

n'y a pas de place pour la dignité dans mon lit. Et même s'il

y en avait, je ne le permettrais pas. C'est pour le sexe que

vous êtes venue me chercher. Le sexe nu, cru. Celui que

vous ne trouverez pas dans le cadre du mariage où le seul

souci d'un homme est de donner naissance à un héritier ou

de satisfaire ses propres désirs.

Son doigt se remit en mouvement, glissa vers son vagin. Y

pénétra. Appuya sur le voile de sa virginité.

— Quand je prendrai cela, je veux que vous criiez. Je veux

savoir quand je vous ferai mal. Ensuite, je veux que vous

criiez encore, mais de plaisir cette fois.

Ses paroles avaient quelque chose d'à la fois un peu

effrayant et terriblement excitant.

Sa mère était âgée de quarante ans quand elle avait eu son

seul et unique entant. De santé fragile, elle avait vu ses

forces mises à rude épreuve, entre la grossesse puis la

naissance. Quant à son père, il avait dix ans de plus que sa

mère.

Ce n'était pas d'un enfant qu'ils avaient besoin, mais d'une

infirmière, et ils en avaient trouvé une en la personne

d'Anne.

De sa vie, elle n'avait jamais crié, jamais ri fort de peur de

troubler leur repos. Toutes ses petites joies d'enfant, ses

peines de cœur d'adolescente, ses désirs d'adulte avaient

été vécus en silence.

— Je ne sais pas si je pourrai, avoua-‐t-‐elle dans un souffle.

— Comptez sur moi pour vous y aider, chérie. Ses mots

sonnaient comme la promesse d'un plaisir inimaginable.

Ou d'une douleur. .

— Avant la fin de la nuit, je vous aurai fait crier encore et

encore.

Anne se raidit alors qu'il s'attardait à l'entrée de sa

féminité jusqu'ici inexplorée.

— Allez-‐vous me pénétrer avec votre doigt, maintenant?

— En avez-‐vous envie ?

—Oui.

Elle voulait tout. Sa langue, ses doigts, son sexe. Tout ce

qu'il avait déjà donné aux autres femmes.

Tout ce qu'elle avait payé.

Soudain, la présence envoûtante de sa main disparut et

elle se retrouva seule, comme abandonnée, en culotte

après le premier orgasme qu'elle ne s'était pas procuré

elle-‐même.

Et comme chaque fois, c'était loin de lui suffire.

—J'ai apporté une boîte de préservatifs, dit-‐elle en

s'efforçant de garder ses bras le long du corps au lieu de

les replier sur ses seins pour les cacher. Ils sont dans mon

réticule.

Le regard à l'abri de ses épais cils noirs, il s'attaqua à la

fermeture de sa culotte.

— J'ai les miens, répondit-‐il.

Il ne batailla pas avec les boutons comme elle l'avait fait

avec les siens.

Elle ne voulait pas être dépendante de cet homme, pas plus

qu'elle ne voulait qu'il la possède. Elle lui prouverait

qu'elle était une femme capable de contrôler ses émotions.

—Je préfère que nous utilisions ceux que j'ai achetés.

— Pas moi, chérie.

Elle releva le menton et les pointes de ses seins

effleurèrent la toison qui recouvrait le torse de Michel.

Entre ses cuisses, c'était tout mouillé. .

— Pourquoi ?

Il regarda sa culotte glisser le long de ses jambes et Anne

s'appliqua à rester impassible malgré ce qu'il découvrait ;

des hanches trop larges, un ventre pâle un peu arrondi,

une petite touffe de poils pubiens bruns. .

Son corps nu.

Ses désirs tout aussi nus.

Quand il releva les yeux, ses prunelles violettes la

transpercèrent.

— C'est une question de taille, chérie. Mes préservatifs

sont spécialement dimensionnés. Elle serra les poings.

— J'aimerais vous l'enfiler.

Michel lui tendit la main, paume vers le haut. Elle portait

aussi des cicatrices, tout comme l'extérieur.

— Tout ce que vous voudrez. Autant de fois qu'il vous

plaira.

S'agrippant aux doigts qui seraient bientôt en elle, elle

enjamba le tas de vêtements qui s'étaient amoncelés à ses

pieds.

Ses cheveux chatouillaient le creux de ses reins. Les

jarretières qui maintenaient ses bas de coton -‐marnaient le

haut de ses cuisses. Ses chaussures à talons projetaient

légèrement son bassin vers Tavant quand elle marchait,

amenant ses cuisses à se frotter. Jamais elle n'avait été à ce

point consciente de sa féminité ou des conséquences

potentielles de ses actes.

Le lit en cuivre aux couvertures repliées à leur intention

semblait trop grand, et le lourd parfum des rosés était

entêtant.

Lâchant sa main, il ouvrit le tiroir de la table de nuit en

chêne et en sortit une petite boîte en fer-‐blanc, au

couvercle orné d'un portrait du Premier ministre

Gladstone. Il en souleva le couvercle et la lui tendit.

D'une manière totalement incongrue, elle se rappela que

c'était le portrait de la reine Victoria qui décorait le

couvercle de sa boîte à elle, et que l'expression de la

souveraine n'était pas moins sévère que celle du ministre.

Anne prit délicatement une petite pièce de caoutchouc

puis Michel remit le couvercle en place et posa la boîte

près du vase de rosés, comme s'il était parfaitement

naturel qu'une femme fourrage dans ce genre de

contenant.

Elle baissa la tête et ses cheveux retombèrent comme des

rideaux de part et d'autre de son visage. Les désirs

charnels et la pudeur féminine s'affrontaient en elle.

Pourtant, le besoin d'impressionner cet homme, de lui

montrer ses capacités, l'emportait. Elle valait autant que

n'importe quelle autre femme, et elle tenait à ce qu'il le

sache.

Avec un naturel sublime et désarmant, Michel lui présenta

sa virilité. Anne lui répondit par une pulsation secrète au

creux du ventre en découvrant une petite goutte nacrée à

l'extrémité du sexe tendu. Le prospectus ne mentionnait

pas un tel phénomène. . Elle l'effleura d'une main

hésitante.

— Vous êtes mouillé.

— Vous aussi, mademoiselle.

Ignorant l'embarras dans lequel sa réponse la plongeait -‐ il

était trop tard pour être embarrassée -‐elle tenta

maladroitement de dérouler la membrane sur son

membre.

Le bout du pénis était trop large. Elle avait beau essayer,

c'était impossible, constata-‐t-‐elle en essayant vainement

de refouler ses larmes.

Malgré son humiliation, elle persévéra.

Elle sentait sa respiration forte et un peu laborieuse dans

ses cheveux. Il glissa soudain sa main droite entre ses

jambes, et un long doigt s'insinua entre les lèvres de son

sexe tandis qu'il pressait son front contre sa tête baissée.

Doucement, il remua le doigt en un lent mouvement

circulaire. Oui, elle était mouillée elle aussi!

— C'est un art qui requiert une certaine lubrification,

chérie, dit-‐il en ramenant la main sur son propre sexe,

mêlant les deux essences sur le bout de son gland. Pincez

l'extrémité du préservatif, afin de laisser la place pour le

sperme. Maintenant, déroulez-‐le,

Avec d'infinies précautions, osant à peine respirer, Anne fil

ce qu'il lui demandait.

La fine membrane ne masquait pas les pulsations qui

parcouraient son membre, et l'odeur musquée de son désir

composait avec le parfum des rosés une fragrance

étourdissante. '

Du dos des doigts, elle caressa ceux de Michel. Il les ôta

instantanément, lâchant tout d'abord son érection, puis

écarta son front du sien.

Elle se sentit comme privée de quelque chose d'essentiel,

mais cela ne l'empêcha pas de couvrir les deux centimètres

restants de son pénis. Ses poils pubiens étaient de la même

couleur et de la même texture que ceux de son torse, aussi

sombres, aussi doux.

— J'ai fini, annonça-‐t-‐elle inutilement, craignant de lever la

tête et de découvrir le rire qui devait certainement égayer

les yeux de Michel.

Ses mains chaudes se perdirent dans ses cheveux ci les

dégagèrent de son visage, de sorte qu'elle n'eut d'autre

choix que d'affronter son regard.

Un feu violet brûlait dans ses prunelles, la flamme du désir,

sans aucune trace de moquerie devant la maladresse d'une

vieille fille.

— Non, chérie, vous commencez à peine. Vous aurez

terminé quand vous serez trop épuisée et courbatue pour

pouvoir jouir encore. Mais je continuerai de vous donner

du plaisir, même quand vous me supplierez d'arrêter.

Elle ne détourna pas les yeux du feu dur et intense de son

regard.

— Je ne vous supplierai pas d'arrêter, monsieur, quel que

soit le nombre d'orgasmes que vous m'aurez donnés.

Quand elle retournerait à Douvres, elle aurait pleinement

expérimenté sa féminité.

Un petit sourire flotta sur les lèvres de Michel. Il avait de si

belles lèvres. . celle du haut, nettement ourlée, celle du bas,

à la fois joliment incurvée et déterminée.

— Vous êtes sûre, chérie ?

Avec une infinie douceur, il tira sur ses cheveux pour lui

incliner légèrement la tête en arrière. La lumière se refléta

sur son visage et sur les cicatrices de la joue droite de

Michel.

— Je suis prête à endurer une certaine douleur, monsieur.

Il joua un instant avec ses longues mèches puis posa ses

mains sur ses épaules nues et appuya comme s'il voulait

qu'elle cède sous leur poids.

— Mais êtes-‐vous prête à endurer le plaisir ?

Anne résista.

—Oui.

Oh oui !

Le souffle de Michel lui caressa les lèvres.

— Comment serait-‐ce possible alors que vous ne savez pas

quoi me demander, mademoiselle ?

— Détrompez-‐vous, monsieur.

Elle voulait qu'il lui fasse tout ce dont elle avait toujours

rêvé sans savoir si cela existait vraiment.

Tout à coup, ses jambes cédèrent et elle se retrouva assise

sur le lit.

Michel s'agenouilla devant elle, sur le parquet. Elle

s'agrippa à ses avant-‐bras, et découvrit la douceur des

poils qui les recouvraient. Contre ses genoux, elle sentait la

brûlure de son érection.

— Dites-‐moi, dit-‐il d'une voix rauque. Dites-‐moi les mots,

chérie. Soyez une femme pour moi, Dites-‐moi ce que vous

voulez. . et ensuite, prenez votre plaisir.

Anne sentait son cœur battre à tout rompre. Partout. Dans

sa poitrine. Entre ses cuisses..

— Je veux que vous me goûtiez.

— Ouvrez vos jambes. Elle le lâcha.

— Ne devrions-‐nous pas être sous les couvertures ?

— Non, répondit-‐il en posant les mains sur ses cuisses,

juste au-‐dessus de ses jarretières en dentelle blanche.

Vous m'avez regardé ; il est temps d'inverser les rôles.

—Vous avez vu d'autres femmes, vous.

— C'est vrai. Mais je n'ai jamais vu celle que vous êtes,

Anne Aimes.

Anne ouvrit légèrement les jambes.

Il l'incita à les écarter davantage, jusqu'à ce que cela

devienne douloureux, que ses parties intimes perçoivent la

fraîcheur de l'air ambiant.

Dans cette position, offerte et vulnérable, rien ne pouvait

se dérober à sa vue. Elle sentit son cœur cogner contre ses

côtes.

— Glissez en avant en gardant les jambes ouvertes. Des

cheveux caressèrent l'intérieur de ses cuisses. Ses bas de

coton n'étaient plus là pour la protéger. Des lèvres douées

comme des pétales de fleurs entrèrent en contact avec

d'autres lèvres. Rencontre aérienne.

Anne retint son souffle. Une sensation indescriptible se

répandit dans son ventre, se déploya jusqu'à ses seins.

Le souffle chaud de Michel brûla son entrejambe.

—Je vous ai goûtée. Que voulez-‐vous d'autre,

mademoiselle?

Concentrée sur le spectacle de sa tête brune qui occupait

tout l'espace entre ses jambes, sur la proximité de ses

lèvres qui parlaient à quelques millimètres du cœur de son

être, elle répondit:

— Je veux que vous me léchiez.

Il se soumit aussitôt à son désir, lapant avec délicatesse la

Heur qu'elle lui offrait, s'attardant dans les replis secrets,

profonds et inconnus, s'arrêtant tout près de la petite crête

clitoridienne.

Anne ferma les yeux et se laissa aspirer par la volupté.

— Quoi d'autre, chéri?

—Encore. . Léchez moi encore, dit-‐elle d'une voix qu'elle

reconnut à peine.

Elle ne reconnaissait pas non plus cette femme

uniquement déterminée à parvenir à l'orgasme, galvanisée

par le plaisir, par cette pression insupportable.

Il s'attarda à l'entrée de son vagin dans un prélude brûlant,

comme s'il voulait prendre sa virginité avec sa langue.

Elle banda tous ses muscles tandis qu'il continuait sa

torture exquise contre la membrane protectrice, jusqu'à ce

qu'elle ne sache plus si c'était du plaisir ou la souffrance

qu'elle ressentait.

Jamais elle n'aurait imaginé qu'un homme puisse faire une

chose pareille.

Une douleur aiguë remplaça soudain la volupté divine. Il

l'avait mordue!

Rouvrant les yeux dans un sursaut, elle s'accrocha aux

cheveux de Michel qui referma ses lèvres autour de son

clitoris et suçota cette petite crête ultrasensible. Un

torrent de délices engloutit toute autre sensation, puis sa

langue entama une petite valse autour du point le plus

sensible de son corps.

Jamais elle n'aurait cru qu'un homme pouvait aspirer le

clitoris d'une femme de cette façon tout en y frottant

lascivement sa langue. .

Tout à coup, Michel se redressa, les lèvres luisantes de son

désir à elle.

Ses hanches maintenaient ses cuisses écartées, si

profondément logées entre elles que leurs poils pubiens se

mêlaient. Son pénis se retrouva contre les lèvres de son

sexe qu'il venait de lécher, de mordiller avidement.

Posant la main sur la joue d'Anne, il se pencha sur elle. Sa

bouche était chaude, humide, empreinte de son odeur

puisqu'elle venait de s'abreuver à sa source.

À la source de la passion sexuelle.

— Il n'est pas répréhensible de crier, Anne. Anne retint

son souffle quand elle sentit une pression à la fois douce et

dure entre les lèvres de sa féminité, puis à l'entrée de son

vagin.

Elle s'agrippa à ses épaules. Elle avait pensé qu'elle serait

allongée sur le dos, lorsqu'il lui prendrait sa virginité, ainsi

qu'elle se l'était imaginé tant de fois au cours de ses nuits

solitaires, et d'après ce qu'il lui avait dit dans le fiacre.

— On peut le faire. . comme ça?

— Oui, répondit-‐il en se mouvant contre elle, aussi glissant

et séducteur que le serpent qui avait envoûté Eve. Si cela

vous tente, c'est possible.

Tout ce qu'il était prêt à lui faire la tentait.

— Oui, dit-‐elle dans un souffle.

Il lui caressa la joue avec une grande douceur, suis sa main

descendit vers ses seins, effleurant ses tétons.

Le désir embrasa Anne, se propageant vers le creux de ses

reins, inondant son ventre. Il accentua la pression et son

sexe la pénétra.

-‐ Détendez-‐vous, chérie, c'est comme un baiser. D'abord je

vous ai goûtée..

Il s'empara de sa bouche tout en s'enhardissant

légèrement entre ses jambes. Ses lèvres et sa virilité

bougeaient ensemble.

Léchée.. , continua-‐t-‐il en joignant le geste à .a parole tout

en s'arc-‐boutant un peu plus.

Il était presque entré, mais pas encore tout à fait.

— Et maintenant je vais vous pénétrer.

Anne oublia sa dignité, perdit le contrôle et cria, elle qui

n'avait jamais crié.

La bouche de Michel vint étouffer le son en avalant son

souffle.

Malgré elle, Anne essaya de le repousser pour échapper à

la douleur et tenter de se reprendre.

D'une main, il lui saisit la hanche tandis que son autre

main se glissait sous ses fesses.

— Ne bougez plus.

Elle se sentait comme embrochée, envahie et totalement à

sa merci. . comme si son corps ne lui appartenait plus.

Ce n'était pas pour cela qu'elle le payait, cette prise de

possession qui la laissait impuissante ! Ce n'était pas ce

qu'elle voulait.

Des larmes lui brouillèrent la vue.

— Ça fait mal, dit-‐elle en serrant les dents.

— Regardez-‐moi, Anne. Ne vous raidissez pas, suivez mon

mouvement, au contraire.

Lui prenant la main, il la guida entre leurs corps.

— Je ne suis pas au bout. La douleur va passer, chérie.

Vous sentez mon sexe? Là? Entre vos lèvres intimes ?

Seigneur! Oui, elle le sentait. Et comment! Brûlant, trempé

et glissant. Imbriqué en elle.

— Ne fermez pas les yeux, Anne. Regardez-‐moi. Vous avez

eu le courage de me dire ce que vous vouliez, alors

montrez-‐moi à quel point, maintenant.

Anne prit son souffle avant de formuler la première

pensée cohérente qui lui venait à l'esprit.

— Le préservatif. . on dirait du. . du caoutchouc.

— C'est du caoutchouc.

— Je ne... Savais pas.

— J'ai l'impression de...

D'avoir un corps étranger en moi.

— Je suis désolée d'avoir crié. Le visage de Michel

s'assombrit.

— Ne me dites pas que vous êtes désolée. Pas à moi.

Jamais ! Je veux vous entendre crier, gémir, grogner. Je

veux que vous vous oubliiez complètement, que vous me

désiriez.

L'espace d'un instant, elle crut être propulsée hors de son

corps.

— Vous ne croyez pas qu'une vieille fille puisse avoir envie

d'être désirée? Que j'aimerais vous entendre gémir et

grogner, vous aussi ? Et crier!

Il pressa son front contre le sien. Sa peau couverte de

sueur collait à la sienne. À moins que ce ne soit sa peau à

elle qui en était trempée ?

— Alors faites-‐moi crier, dit-‐il d'une voix rauque. Bougez

en accord avec moi. Remuez vos reins d'avant en arrière.

Oui. . comme ça. . Frottez votre clitoris contre mon sexe.

Laissez-‐moi vous donner du plaisir, chérie, laissez-‐moi

vous faire jouir. . Et pendant que vous jouirez, serrez-‐moi

si fort en vous que je crierai en même temps que vous.

Elle se mordit la lèvre avec l'impression d'être un brasier

ardent tandis qu'il pétrissait ses fesses.

— Ondulez d'avant en arrière. . plus que ça. . Un plaisir

fulgurant naquit de son clitoris, remonta vers ses lèvres

qui s'enroulaient autour de lui, vibra dans son vagin

presque douloureux tant il était distendu. Jamais elle

n'aurait imaginé qu'un homme et une femme puissent ne

faire qu'un ainsi, et qu'un tel sentiment d'intimité en

résulterait.

Lui le savait, cet homme connu pour sa virtuosité dans l'art

de satisfaire une femme.

— Que dois-‐je faire, maintenant?

— Prendre votre plaisir.

Les muscles de son vagin se contractèrent autour de lui, et

Michel s'aventura un centimètre plus loin. Puis ressortit.

Entra de nouveau, un peu plus loin. Jusqu'où pourrait-‐il

aller? Ressortit. Revint. Ressortit. Revint. Instinctivement,

Anne répondait à ce rythme embrasant. Allait, venait,

allait, venait. . ses yeux perdus dans le regard insolemment

violet.

— Il y a tellement de passion en vous, chérie. . Il baissa les

paupières à demi tandis que son corps continuait son va-‐

et-‐vient inlassable et sublime.

— Je sais que vous avez envie de jouir. Se penchant vers

elle, il effleura ses lèvres des siennes tout en poussant, se

retirant, poussant, se retirant.. un peu plus loin chaque

fois, encore et encore...

— J'ai eu droit à votre cri de douleur, donnez-‐moi

maintenant votre cri de plaisir.

Sans prévenir, Anne explosa en criant sous la violence de

l'extase qui la souleva.

Le lit sembla s'envoler avec elle.

Avec un grognement, Michel se mit debout tout en

plaquant ses mains sous ses fesses afin de l'entraîner avec

lui tout en restant en elle. Une chaussure d'Anne échoua

sur le plancher, suivie aussitôt de l'autre. Puis il se tourna

et se laissa tomber au bord du lit avec elle assise sur ses

cuisses, les jambes autour de sa taille.

Elle renversa la tête en arrière en gémissant de plaisir. Il

n'était sorti d'elle à aucun moment.

Elle était en feu.. Il captura le bout d'un sein entre ses

lèvres et le suça avidement tout en enfonçant son membre

en elle, en le déplaçant latéralement de sorte que son

clitoris et ses lèvres soient soumis à des pressions

constantes. Elle arrondit le dos sans savoir très bien si

c'était du plaisir ou de la douleur qu'elle éprouvait.

Immédiatement, il posa une main puissante au bas de sa

colonne vertébrale pour la soutenir tandis qu'il continuait

d'aspirer son téton et d'avancer en elle, plus loin, toujours

plus loin. Et Anne cria, emportée par un assouvissement de

tous les sens.

Elle recommença l'instant d'après, quand la pièce lui

apparut sens dessus dessous.

De la soie. Tout à coup, il y avait de la soie fraîche contre sa

tête, ses épaules.. du velours contre son dos. Ses cheveux

l'empêchaient de bouger; ils étaient coincés entre elle et

les couvertures.

Les muscles de son vagin palpitaient comme s'ils se

préparaient à un nouvel orgasme, et Michel était toujours

en elle, profondément. Il la recouvrait du poids de son

corps parfait, chaud et lourd. Elle adorait être un peu

écrasée sous lui, le sentir plaqué contre elle.

Le seul fait qu'il soit en elle faisait monter la jouissance,

même quand il bougeait à peine.

Anne chercha l'air désespérément.

— Maintenant, chérie. Maintenant, vous allez voir les

anges, au septième ciel.

4

Un bref soupir réveilla Michael au moment où une

aube teintée de rosé projetait ses premières lueurs sur le

plafond.

Il provenait d'une femme.

Comme si elle lisait dans ses pensées, la femme en

question s'écarta de ses bras et s'assit dans le lit. De longs

cheveux soyeux, châtains, cachaient son dos comme un

châle où, dans la lumière tamisée de la lampe à huile, se

mêlaient des reflets d'or et d'argent.

Michel perçut brusquement l'odeur de leurs corps, de

l'amour el des rosés qui s'épanouissaient sur la table de

nuit. Des battements sourds et réguliers résonnèrent à ses

oreilles, ceux de son propre cœur.

— Que se passe-‐t-‐il ? murmura-‐t-‐il bien qu'il connût déjà la

réponse.

Anne Aimes avait eu sa nuit de plaisir. Maintenant, elle

voulait rentrer chez elle.

Mais c'était impossible. Il l'avait amenée huit fois à

l'orgasme, provoquant délibérément une dépendance de

son corps et de son esprit au plaisir charnel.

Elle n'aurait pas dû déjà être réveillée.

Se retournant, elle posa sur lui son regard pâle, un peu

perdu, souligné de cernes sombres et bleuâtres.

— J'ai trop dormi. Je dois me lever, ils ont besoin de moi.

De leurs médicaments. .

Ses parents étaient morts depuis dix mois, la mère suivant

le père à dix jours d'intervalle.

Helen et Henry Aimes étaient âgés quand ils étaient partis.

Anne était leur fille unique. Ils l'avaient eue tard, et à

présent elle était seule, celle vieille fille qui n'était plus

vierge.

Et lui, Michael, était seul aussi.

Une douleur le transperça.

— Vous n'avez pas trop dormi, chérie, chuchota -‐t-‐il en la

ramenant doucement contre lui, dans l'étreinte chaude de

ses bras. Chut.. tout va bien.

Elle était tendue, hantée par une famille qui n'existait plus.

— Mais leurs médicaments ?

Michael lui passa la main sur le front pour écarter

quelques cheveux qui s'accrochèrent aux reliefs de sa

cicatrice. Il caressa ses tempes, savoura l'odeur de leur

peau moite et de leur sexe rassasié d'amour, la fragrance

subtile du savon d'Anne, de son shampooing, et celle de

son corps de femme, unique.

— Tout va bien, chérie. Vous n'avez pas besoin de vous

lever.. Personne n'a besoin de vous, cette nuit. Dormez.

La résistance d'Anne céda soudain.

— Ils sont morts, murmura-‐t-‐elle en fermant les yeux.

J'étais si fatiguée. .

L'espace d'un instant, Michael envisagea de la secouer

pour la réveiller, de la chasser de chez lui, de sa vie. Il

découvrit alors ce qui l'avait tiré du sommeil.

Le loquet de la porte-‐fenêtre bougeait. Quelqu'un essayait

d'entrer dans sa chambre.

«Pas maintenant, c'est trop tôt», estima-‐t-‐il dans un accès

d'énergie.

La femme blottie contre lui était trop appétissante: il axait

besoin d'un peu plus de temps.

Le frottement du loquet de métal se fit de nouveau

entendre.

Combien d'hommes attendaient de s'emparer de lui? Un?

Deux? Plus?

L'énergie qui courait en lui atteignit son apogée. Tout à

coup, il se demanda s'il était prêt a se battre, ''il n'allait pas

plutôt s'échapper. Une colère bouillonnante remplaça

aussitôt la honte qui s'était abattue sur lui à cette pensée.

Non, il ne luirait pas de nouveau. Plus jamais!

Tout doucement, il se dégagea des cheveux d'Anne et

souleva sa tête de son épaule. Il se glissa ensuite hors du lit

et baissa l'intensité de la lampe à gaz jusqu'à ce qu'elle ne

soit plus qu'une faible lueur rougeoyante.

Une ombre se découpa derrière les rideaux.

Un seul était venu. Pour cette fois.

Il tourna les yeux vers le tiroir de la table de nuit. Il ne

contenait pas que la boîte de préservatifs qu'il y avait

placée en prévision de sa nuit avec Anne, mais aussi le

couteau au manche d'ivoire qu'il y avait glissé à l'intention

de l'intrus.

L'une pour baiser, l'autre pour tuer.

Il s'avança sans bruit vers la porte-‐fenêtre et souleva

doucement le loquet, le couteau prêt à frapper.

Il y eut un murmure, un souffle à peine audible.

— Soit tu t'en sers, soit tu le poses, Michael.

Gabriel.

Instinctivement, Michael jeta un coup d'œil vers le lit pour

s'assurer qu'Anne ne s'était pas réveillée. Elle était dans la

même position, allongée sur le dos. Il avait oublié de

remonter les couvertures. Ses seins d'une pâleur d'albâtre

se dessinaient dans la pénombre; son bras droit était

replié sur l'oreiller de soie blanche, paume vers le haut.

Il n'était pas préparé au flot d'émotions qui le submergea

et s'efforça de le refouler. Il assouvissait les besoins

sexuels des femmes depuis l'âge de treize ans, et n'avait

aucun droit d'être fier d'être le premier pour Anne Aimes.

Il avait appartenu à toutes celles qui avaient eu les moyens

de se l'offrir; il ne pouvait décemment se montrer

possessif envers une vieille fille.

Et pourtant. . Il ne voulait pas que Gabriel la voie nue.

— Ne bouge pas, lui chuchota-‐t-‐il.

Il attrapa la cape de velours d'Anne qu'il avait un peu plus

tôt jetée sur la méridienne et s'en enveloppa avant de

sortir sur le balcon.

Le ciel se teintait de rosé malgré la fumée noire des

cheminées londoniennes qui commençaient à entrer en

action pour la préparation du petit déjeuner des cinq

millions d'habitants. Dans le jardin, en contrebas, le chant

strident d'un oiseau déchira le silence.

Exactement de la même taille, les deux hommes étaient

l'un aussi blond que l'autre était brun.

— J'aurais pu te tuer, Gabriel. Dans le froid de l'aube, leurs

souffles se mêlaient pour former un nuage de vapeur

blanchâtre.

— Ça ne m'aurait peut-‐être pas déplu. L'ange frémit à

l'intérieur de Michael.

— À moi, si.

— Tu ne crois pas que tu me manquerais, Michael ? Tu

m'as sauvé la vie, j’aimerais peut-‐être te rendre la pareille.

Gabriel n'avait pas considéré cela comme une faveur, le

jour où Michael l'avait trouvé enchaîné dans le grenier

d'un riche client. Il avait essayé de se supprimer, même

quand Michael se démenait pour le sauver.

— Pourquoi n'es-‐tu pas entré par la porte ? demanda

doucement ce dernier. Tu as une clé.

— Peut-‐être parce que je voulais vérifier si tu étais bien

préparé à réagir quand ils viendront te chercher. Ces

porte-‐fenêtres ne te protègent absolument pas. Pourquoi

n'as-‐tu pas fait grillager tes fenêtres ?

— Parce qu'alors ils ne pourront pas m'emmener.

— Et si c'était la femme qu'ils emmenaient ? Michael se

souvint de son hymen se déchirant pour qu'il puisse entrer

en elle. Elle avait crié. D'abord de douleur puis de plaisir,

comme il le lui avait promis.

Il chassa impitoyablement ce souvenir.

— Je le tuerai de toute façon. Sauf si je trouve la mort en

essayant.

— Tu sens l'odeur de cette femme.

— Je porte sa cape.

— Tu sens le sexe, Michael. Son plaisir et le tien. Elle n'est

pas venue à toi comme un appât. Le lais-‐seras-‐tu lui faire

ce qu'il a fait à Diane?

Michael ferma les yeux un bref instant.

Son aventure avec Diane se déroula soudain devant ses

yeux. Il revit cette femme qui avait quitté son riche et

noble mari pour lui qui n'était qu'un Français qui se

prostituait. Il se rappela son rire naturel, sa passion

débridée, son amour insatiable et sensuel de la vie.

Quand l'homme l'avait prise, elle avait craqué en deux

mois, ne retrouvant la paix que dans la mort.

Satané Gabriel !

Michael avait aimé Diane, et son assassin était libre.

Il rouvrit les yeux.

— Oui, je le laisserai s'emparer d'Anne Aimes. Ils se

regardèrent, deux anges déchus qui avaient voulu trop de

choses, osé trop de choses, et avaient payé le prix fort.

Gabriel recula en comprenant brusquement.

— Il sait déjà.

— Oui, répondit Michael sans mentir.

Il savait depuis cinq ans qu'un espion avait été placé

parmi ses domestiques, tout comme il savait que tant qu'il

resterait immergé dans son propre enfer, il serait en

sécurité. Puis l'avocat s'était présenté chez lui. Michael

avait suivi l'espion qui, de son côté avait suivi l'avocat, qui

les avait menés tous deux à Anne Aimes. L'homme savait

qu'il s'agissait d'une célibataire esseulée qui ne

manquerait à personne jusqu'à ce qu'il soit trop tard.

— Et quand tu l'auras tué, Michael, comment pourras-‐tu

vivre en sachant le prix qu'elle aura payé ?

— Peut-‐être ne le tuerai-‐je pas, rétorqua Michael avec un

sourire ironique. Peut-‐être est-‐ce lui qui me tuera.

— Laisse-‐moi l'emmener. II sait que tu en as assez de jouer

les gentleman farmer. Il y en aura d'autres, maintenant

que tu es revenu. Tu n'as pas besoin d'Anne Aimes.

L'appât, c'est ta sexualité, pas cette femme.

La colère faillit avoir raison du sang-‐froid de Michael. Il

riposta avec un fort désir de blesser, sachant très bien

quelle arme employer.

— Ne juge pas les goûts d'une femme d'après les tiens,

mon frère.

Le poids des paroles blessantes plana entre eux. Ils

n'ignoraient pas que ces mots se fondaient sur un

mensonge. Ni l'un ni l'autre n'avaient choisi la vie qu'ils

menaient.

Les yeux de Gabriel luisirent comme de l'argent dans

l'aube nouvelle, mais il ne prit pas la peine de les réfuter.

— Tu es un idiot, Michael. Achète un miroir et regarde-‐toi

dedans. Ce n'est pas lui qui t'a condamné à l'enfer, c'est toi.

— Reste en dehors de ça, Gabriel. Je ne perdrai pas, cette

fois.

— Tu crains que je la prévienne? se moqua-‐t-‐il.

Il ne restait plus aucune trace de l'adolescent de treize ans

qu'avait été Gabriel. Aucun vestige de son rire ou de ses

larmes.

Michael n'avait pas besoin de s'acheter un miroir;

Gabriel en était un très fidèle.

Le froid qui endolorissait ses pieds nus remonta jusqu'au

creux de son estomac.

— Oui, Gabriel, je le crains.

— Et si je le faisais?

Michael se détourna sans répondre et entra dans la

chambre.

L'obscurité l'enveloppa.

Il avait presque menacé de tuer son seul ami.

Il allait tuer la seule femme à qui ses caresses procuraient

du plaisir.

D'un geste brusque, il remonta l'intensité de la lampe. Il

avait besoin de lumière pour tenir le passé à distance.

Cette lumière qu'Anne lui avait demandé d'éteindre avant

de la déshabiller. . S'il avait été un autre, il aurait respecté

sa pudeur, au moins la première fois.

Hélas ! il n'était pas un autre homme, et il n'y avait qu'une

chose qu'il craignait plus que le passé : l'obscurité.

Il contempla en silence la femme qui dormait paisiblement

dans son lit sans savoir qu'il l'observait, ignorant tout du

destin qui l'attendait, du froid terrible qui allait

l'envelopper.

Un poil brun était resté sur l'un de ses seins, un poil de son

torse à lui. En dessous, le téton assombri et gonflé d'avoir

été trop baisé ressemblait à une framboise trop mûre. Elle

était très réceptive et avait failli jouir quand il avait sucé

ses tétons.

Ses doigts minces ne portaient pas de bagues, ses ongles

étaient naturellement rosés. Ils avaient laissé de

minuscules demi-‐lunes dans la chair de son dos et de ses

épaules.

Elle ne ressemblait plus à la femme effacée et terne qui

était entrée dans La Maison de Gabriel, pas plus qu'elle

n'évoquait une femme destinée à mourir.

Il se souvint de son exclamation choquée, la première fois

qu'il l'avait conduite à l'orgasme. Dans le fiacre, elle avait

avoué n'avoir jamais vu un homme nu. Pourtant, à aucun

moment elle n'avait fait montre de la pudeur et de la

timidité que la bonne société attendait d'une vierge bien

éduquée.

Des femmes mariées avaient loué ses services en ignorant

le nom de leurs propres organes génitaux. D'où cette

vieille fille tenait-‐elle ses connaissances ?

Quel genre de vie avait-‐elle vécue pour croire qu'elle ne

pourrait crier ni de plaisir ni clé douleur?

La colère lui noua l'estomac, et il serra les poings. Ses

muscles étaient plus courbatus après lui avoir donné du

plaisir que s'il avait passé de longues heures à travailler

dans sa ferme du Yorkshire. Aux champs, il avait mis son

corps à rude épreuve alors que son esprit restait oisif.

Anne Aimes avait occupé ce dernier tout comme le reste.

Que cet homme brûle en enfer d'utiliser ces moyens-‐là

pour le détruire !

L'espace d'un instant, rempli de rage, il se demanda si

Anne Aimes avait été engagée pour le ramener à Londres.

L'homme était capable d'avoir imaginé un tel plan; il

connaissait ses faiblesses.

Très vite, la colère se dissipa pour ne laisser derrière elle

que le désir. Aucune somme d'argent n'avait le pouvoir

d'acheter la passion qu'il avait vue dans les yeux d'Anne.

Le tremblement naquit en lui, familier mais jamais

bienvenu. Il n'existait qu'un seul moyen d'y mettre fin.

Jetant la cape de côte, il prit un préservatif clans la boîte et

le déroula sur son sexe érigé en se souvenant du désarroi

d'Anne quand elle s'y était employée dans la soirée, de sa

détermination à exercer un pouvoir qu'elle n'avait pas.

Michael se glissa sous les couvertures. Les draps étaient

chauds, l'odeur du désir irrésistible.

Cela faisait cinq ans, cinq interminables années, qu'aucune

femme n'avait eu envie d'honorer son lit de sa présence

pour venir chercher l'extase dans ses bras.

Il roula sur le côté et lendit le bras vers elle.

Son cœur manqua un battement quand il découvrit que ses

yeux bleu pâle étaient grands ouverts et qu'elle l'observait

avec attention. Il n'y subsistait aucune trace de sommeil ou

de rêves.

Était-‐elle réveillée pendant qu'il se tenait sur le balcon ?

Avait-‐elle entendu son échange avec Gabriel ?

— Les oiseaux chantent, remarqua-‐t-‐elle.

— Oui, dit-‐il sans bouger, de crainte de l'alarmer.

— Il est tard. Je dois rentrer. Sa voix était distante, ne

ressemblant en rien à celle qui avait crié de passion.

— Je dois partir.

Soudain, Michael se sentit las de jouer. Il avait envie de

faire l'amour, elle aussi. Pourquoi cela ne suffisait-‐il pas ?

Il n'était pas Michel, malgré tous ses efforts pour lui

ressembler. L'homme qu'il était cinq ans plus tôt était

mort; tous ceux qu'il avait aimés étaient morts.

Michael -‐ pas Michel -‐ prit le visage d'Anne entre ses

mains. Des mains qui repoussaient plus qu'elles

n'attiraient, mais Anne n'avait pas éprouvé, et n éprouvait

toujours pas, de répulsion.

Gabriel se trompait. Aucune autre femme ne voudrait de

lui comme Anne Aimes. Elle avait été totalement honnête

quant à ses désirs, elle méritait la même honnêteté en

retour.

— Dans le fiacre, il y a une chose que je ne vous ai pas

dite.. , commença-‐t-‐il tout doucement.

Le doute flotta dans le regard d'azur. Ses yeux étaient si

clairs, si terriblement expressifs ! Ils exprimaient sa

solitude, sa douleur, le désir violent d'être caressée, serrée,

acceptée.

Le langage de Michael, pas celui de Michel.

— De quoi s'agit-‐il?

— Je ne vous ai pas dit que quand un homme était à

l'intérieur d'une femme, murmura-‐t-‐il en caressant ses

joues de velours avec ses pouces, c'était son souffle à elle

qui le portait et vice-‐versa. Je ne vous ai pas dit que j'avais

envie de vous, Anne Aimes. Envie que vous me touchiez. Et

que je paierais pour ça.

Elle tressaillit, surprise par Michael, l'Anglais. Elle ne se

rendait pas compte que c'était lui qui l'avait déflorée, pas

Michel le courailleur ( En français dans le texte) français.

—Inutile de me raconter des histoires, monsieur. Je sais

parfaitement qu'un homme comme vous n'a aucune envie

de caresser une femme comme moi.

Michael écarta ses doigts, les enfouit dans ses cheveux.

— Pensez-‐vous qu'un homme affligé de cicatrices n'a pas

besoin des caresses d'une femme ?

Elle resta parfaitement immobile, comme elle l'avait fait

dans la maison de plaisir, entourée de libertins de toute

sorte et de prostituées; comme elle l'avait fait dans le

fiacre, pressée contre l'homme qu'elle avait payé pour la

déflorer; comme elle l'avait fait pendant qu'il la

déshabillait. Figée par la peur et le désir.

— Je n'ai pas dit cela.

Il inclina son visage de sorte qu'il soit parfaitement face au

sien.

— Alors vous pensez que je n'ai pas besoin d'être touché

parce que je me prostitue.

— Je n'ai pas dit cela non plus !

Il y avait maintenant de la panique et de l'embarras dans

les prunelles d'azur.

Elle avait raison d'avoir peur de lui. A la différence de

Michel, Michael lui ferait l'amour sans relâche, encore et

encore, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus rien à offrir. Il ne se

soucierait pas de sa pudeur comme Michel le ferait, il

n'avait pas assez de temps pour cela.

Maintenant son visage entre ses mains de sorte que ses

yeux soient à hauteur des siens, il répondit:

— Alors qu'avez-‐vous dit, Anne Aimes?

— Je remarquais simplement que. . beaucoup de femmes

vous désirent. . de belles femmes. Des femmes plus jeunes

que moi.

Comment pouvait-‐elle être aussi naïve? Avait-‐elle besoin

de lunettes? Ne se voyait-‐elle pas?

— Cela fait cinq ans que je n'ai pas eu de cliente, répondit-‐

il brutalement, conscient de son érection palpitante, de

l'importance de cet aveu qui changerait tout.

Anne ouvrit de grands yeux.

— Pourquoi ?

— Il y a eu un incendie, répliqua-‐t-‐il toujours aussi

durement.

— Vous n'avez pas voulu.. aller avec des femmes parce

que vous avez été brûlé ?

Comment la souffrance de Michel, cet homme mort depuis

cinq ans, pouvait-‐elle être encore aussi vive?

— Ce sont les femmes qui n'ont pas voulu.

— J'ai du mal à le croire, monsieur.

— Pourquoi ? Vous trouvez étrange qu'elles ne veuillent

pas payer pour coucher avec un homme couvert de

cicatrices ?

— Oui, parce que vous êtes toujours l'homme le plus

séduisant que j'aie jamais rencontré.

Michael se figea. Dehors, les trilles de l'oiseau chanteur

semblaient soudain assourdissants. À une quinzaine de

kilomètres de là, Big Ben sonnait l'heure dans Londres

intra-‐muros. Un, deux, trois, quatre coups.

— Vous m'aviez déjà vu ?

— Une fois, il y a dix-‐huit ans. À un bal.

— Je ne me souviens pas de vous.

— Je m'en doute. Pourquoi vous seriez-‐vous souvenu de

moi ?

Cela n'aurait pas dû avoir d'importance qu'elle l'ait vu

avant l'incendie. Pourtant, cela en avait.

— Je ne suis plus le même homme.

— Je n'ai pas à m'en plaindre.

Des sensations fulgurantes traversèrent Michael. Pourquoi

cette vieille fille l'acceptait-‐elle alors que les autres

femmes l'avaient rejeté ? Il enfouit ses doigts dans ses

cheveux.

— Je vous ai demandé ce que vous vouliez, avant de

prendre votre virginité.

— Et je vous l'ai dit.

— Non, répondit Michael en lui massant légèrement le

crâne, atténuant sa peine comme celle d'Anne. Vous avez

simplement répété ce que je disais, les choses que j'allais

vous faire.

— Mais je voulais ces choses, affirma-‐t-‐elle sans hésiter.

— Mais vous ne saviez pas qu'un homme embrassait le

clitoris d'une femme, insista-‐t-‐il sans la ménager. Qu'il

pouvait la goûter, la lécher, la sucer. . n'est-‐ce pas ?

La flamme du désir incendia ses yeux transparents.

Elle aimait ses mots explicites, d'une sensualité crue, ces

mots qui créaient entre un homme et une femme un

dialogue intime.

— Non, dut-‐elle reconnaître.

Michael respira son odeur, l'odeur de son corps, de sa peau

de femme au parfum délicat, celle plus prononcée de son

désir.

— Si je ne vous avais pas parlé de ces gestes, que m'auriez-‐

vous demandé ?

Anne détestait confesser son ignorance, mais son

honnêteté foncière lui interdisait de mentir.

— Je ne sais pas, avoua-‐t-‐elle en fermant les yeux. Et elle

ne le savait toujours pas. .

— Cependant, vous saviez que les hommes caressaient les

femmes, qu'ils faisaient l'amour avec elles. Que pensiez-‐

vous que je ferais, s'enquit-‐il avec douceur.

— Que vous m'embrasseriez. . sur la bouche.

— Et que je sucerais vos seins ?

— Non.

— Est-‐ce une chose que vous imaginiez?

— Eh bien.. oui.

Le bout de ses cils était doré. Il y passa le bout de l'index.

— Touchiez-‐vous vos seins, quand vous aviez ces pensées?

Le matelas crissa sous son poids quand il bougea.

— Non.

Elle essaya de fuir son regard en se détournant, mais il l'en

empêcha.

Ils étaient tout ce qu'ils avaient l'un et l'autre, dans cette

possibilité que ce soit la dernière fois que quelqu'un les

touche, les étreigne. Les aime.

Anne roula contre lui. Ses seins se nichèrent contre le torse

velu de Michael qui glissa son sexe entre ses cuisses.

— Vos pieds sont glacés, murmura-‐t-‐elle sans tenter de

s'écarter pour autant.

Il sentait son cœur battre contre lui tandis que son propre

désir puisait à ses tempes.

— Vous n'avez pas répondu à ma question, Anne.

— Je ne comprends pas ce que vous attendez de moi.

— La vérité, Anne Aimes. Vous pouvez me demander tout

ce que vous voudrez, je ne vous mentirai pas. Pas au lit,

pas à propos du sexe.

—Vous m'avez demandé si j'avais déjà eu envie d'être

caressé au point de payer pour cela. La réponse est oui.

Durant les cinq années qui viennent de s'écouler, j'ai payé

pour prendre du plaisir. Je savais que les prostituées

trouvaient mes mains repoussantes, mais j'ai tout de

même eu recours à elles. Parfois, après le sexe, je ne

trouvais pas le sommeil et je me masturbais en me

demandant pourquoi cela ne me suffisait pas d'avoir pris

une femme qui ne voulait pas de moi. Je fermais les yeux

en imaginant qu'il en existait une qui me désirait malgré

tout... une que mes cicatrices n'écœureraient pas. Et je

jouissais à nouveau dans ma main.

Il vit les émotions se succéder dans les yeux d'Anne,

comme des nuages traversant un ciel clair. La surprise

qu'un homme parle aussi ouvertement de ses désirs

devant une femme: la compréhension qu'il en soit réduit à

se satisfaire lui-‐même sans être assouvi ; la mélancolie à la

pensée clé son propre inassouvissement, de sa vie de

vieille fille.

—J'ai envie de vous, Anne. Je n'ai pas envie de n'être qu'un

amant que vous payez, j'ai envie d'être votre amant.

Il frotta ses lèvres contre les siennes jusqu'à ce qu'elle les

entrouvre pour qu'il puisse envahir sa bouche de son

souffle.

— Restez avec moi. Maintenant, demain. Tout le mois. Je

vous apprendrai ce qu'il faut demander, ce que toute

femme est en droit de demander. Ensuite, je vous le

donnerai. Je vous donnerai toutes les caresses, tous les

baisers, des choses que vous n'avez jamais imaginées. Des

choses que je n'ai pas faites depuis cinq ans.

— Vous n'avez pas crié quand vous avez eu votre orgasme,

dit-‐elle avec une pointe de tristesse.

A ce stade du plaisir, il n'en avait pas été capable. Michel

criait, pas Michael.

— C'est ce que vous voulez? Je suis votre prostitué, vous

êtes en droit d'avoir des exigences. Que l'orgasme soit

atteint ou non, je crierai si c'est ce que vous désirez.

— Vous n'êtes pas un prostitué ! Michael eut un sourire

sans humour.

— Mais je l'ai été.

Un prostitué, un courailleur, un étalon, un tapin, un garçon

de passe.. Les termes désignant les hommes comme lui

abondaient, tant en anglais qu'en français.

— Qu'êtes-‐vous, maintenant?

Ce qu'il était ? Comment définir un homme qui abusait du

désir d'une femme et s'en servait ensuite pour être désiré,

lui ?

Il n'avait pas d'excuse pour ce qu'il s'apprêtait à taire. S'il

ne la gardait pas, elle mourrait. S'il la gardait, on la lui

prendrait. On l'enlèverait.

Seuls les idiots pensaient qu'il n'y avait rien de pire que la

mort.

Michel n'avait pas été un idiot, seulement un imprudent.

Michael n'était ni l'un ni l'autre.

Il sentit le couvercle du cercueil se refermer sur eux deux

tandis qu'il prononçait les mots qui lieraient cette femme à

lui.

— Je suis un homme qui voudrait remonter le temps

pendant un mois. Qui aimerait faire crier une femme dans

la passion en sachant qu'elle ne fait pas semblant. Qui

aimerait se sentir comme celui qu'il était cinq ans plus tôt.

Entier. Désirable. . Comme ce soir, quand je vous ai fait

jouir avant que vous ne vous endormiez dans mes bras. Je

veux partager mon corps avec vous, Anne, mais je ne peux

le faire en étant votre prostitué. Et je ne peux être votre

amant si vous ne m'accordez que quelques heures ici et là.

Les mêmes désirs se reflétaient dans les yeux d'Anne. Celui

d'être attirante, désirée, de vivre cette proximité si

particulière qu'est le sexe.

— Je ne peux pas rester, murmura-‐t-‐elle. Il ne pouvait la

laisser partir.

— Tout à l'heure, vous vous êtes réveillée en disant que

vous étiez en retard.

Sur ce, il passa sa langue entre ses lèvres pour s'imprégner

de son goût.

— Que vous aviez oublié «leurs médicaments». Prenez-‐

vous soin de personnes malades ?

La culpabilité se lut soudain sur les traits d'Anne, puis

s'effaça.

— Non, plus maintenant.

Il ne voulait pas la blesser. Surtout pas.

— Donc, personne n'a besoin de vous. Personne ne vous

oblige à rentrer.

— Non, personne.

— Ma famille est morte quand j'avais onze ans, s'entendit-‐

il révéler, surpris.

Elle ne parut pas étonnée qu'un homme qu'elle s'offrait

pour obtenir du plaisir lui parle de sa famille.

— Comment sont-‐ils morts ?

— Le choléra, mentit-‐il.

— Cela vous pèse d'être seul ?

—Oui.

Il y avait tant d'autres choses sur lesquelles il n'aurait pas

besoin de lui mentir.

— Que feriez-‐vous si. . si je restais maintenant? Il sentit

son sexe se tendre à l'extrême. D'une main, il lui caressait

la tête. De l'autre, il palpait la ligne délicate de ses épaules

comme pour la mémoriser, la finesse de la taille, la chute

de reins sensuelle.

—Voulez-‐vous rester avec moi maintenant?

Une douce roseur colora ses joues.

—Oui.

Michael lui prit les jambes et les enroula autour de sa

taille.

— Pour le sexe.

—Oui.

Son sexe s'immisça dans la moiteur du sien. Il se força à

bloquer le souvenir de ce que l’homme lui avait fait, de ce

qu'il avait fait à Diane. Et de ce qu'il ferait à Anne.

— Me mentirez-‐vous ? s'enquit-‐il alors qu'il avait besoin

de sa volonté, de sa franchise, de sa passion nue.

Anne osa le serrer dans ses bras, tout en craignant qu'il ne

la rejette.

— Pourquoi vous mentirais-‐je? Assurant la pression de ses

cuisses autour de ses reins, il l'embrassa.

— Parfois, il ne nous reste plus que le mensonge pour

nous protéger, dit-‐il en malaxant ses fesses à pleines

mains.

Elles étaient encore plus douces que son visage et que ses

seins..

— Mais il est inutile de me mentir. Nous désirons tous les

deux la même chose, Anne.

Il glissa un doigt dans son vagin trempé.

— Ça, ajouta-‐t-‐il d'une voix rauque. Anne frémit.

— Je ne sais pas si je peux, tout de suite. Je suis un peu...

sensible.

Michael ne pouvait lui promettre qu'il ne lui ferait pas de

mal. A la fin, ils seraient peut-‐être blessés tous les deux. Ou

morts.

— Est-‐ce que vous me faites confiance? demanda-‐t-‐il en

effleurant ses lèvres des siennes.

— Si ce n'était pas le cas, je ne serais pas là, dans votre lit.

Une main invisible lui serra soudain la gorge. Il devrait la

passer à Gabriel. . Michael retira son doigt et le glissa plus

bas. Anne s'agita.

— Que faites-‐vous ?

— Je vous ai promis de vous faire découvrir votre corps

tout entier, tous ses orifices.. Aidez-‐moi à entrer en vous,

Anne. J'aimerais vous montrer un endroit spécial.

Détendez-‐vous.

— Mais vous. .

—Chut. .

— Je ne veux pas.

Mais si, elle voulait.

— Vous ne voulez pas explorer les limites de la passion ?

Tout ce qu'un homme et une femme peuvent faire

ensemble?

Partagée entre la bienséance et la curiosité, Anne hésita.

— Si. C'est pour cela que je vous ai choisi.

Elle avait dit qu'elle ne mentirait pas ; elle tenait ses

promesses.

— Alors aidez-‐moi à vous pénétrer.

Elle s'y efforça. À un moment, elle resserra ses cuisses

autour de ses reins et le fit s'insinuer en elle par

inadvertance.

— Oh! mon Dieu! s'exclama-‐t-‐elle.

Incapable de supporter l'émotion de son regard chaviré,

Michael lui embrassa les paupières.

Il lui faisait mal, et elle lui gardait pourtant toute sa

confiance.

— Bougez avec moi. . prenez votre plaisir.

Faites-‐moi oublier.

Comme mû par sa propre volonté, son corps inex-‐

périmenté répondait parfaitement au sien.

Michael se perdit dans la contemplation du visage d'Anne

Aimes et ne pensa plus à l'homme qui l'attendait. Il sentait

leur orgasme monter à la rencontre l'un de l'autre. Il lui

suffisait de lire son expression pour savoir où la toucher,

quand ralentir, quand accélérer, quand pousser plus loin.

Selon quel angle.. Plus ou moins doucement. .

Ses prunelles d'azur brillaient de passion pour lui.

— Je veux..., commença-‐t-‐elle en se cambrant ins-‐

tinctivement à sa rencontre.

Lui aussi voulait, tant de choses. .

Elle l'enserrait étroitement et il dut faire appel à toute sa

volonté pour ne pas céder à la frénésie.

— Quand vous jouirez... je veux que vous criiez comme

vous m'avez fait crier.

Il n'avait pas crié quand l'homme l'avait pris.

Cela l'aurait-‐il aidé, lui? Sauvé Diane? Cela aiderait-‐il

Anne?

Il surprit soudain son reflet dans ses yeux pâles et

reconnut le visage d'un homme transfiguré par le désir.

Elle ne devait pas le voir ainsi !

Les enseignements de l'entremetteuse vinrent à son

secours.

— Venez avec moi ! la pressa-‐t-‐il.

Habilement, il donna un coup de reins en glissant un bras

sous ses reins.

— Maintenant!

Surprise, elle renversa le visage en arrière et poussa un cri

de plaisir.

Michael enfouit son visage dans le creux de son cou tandis

qu'elle contractait ses muscles autour de son pénis.

L'espace d'un instant, il fut Anne Aimes, perdue dans un

plaisir innocent. Un grognement sauvage vibra dans son

torse et il éjacula dans le préservai il.

Il recouvra la raison en cédant à l'extase : voler l'innocence

d'une femme ne lui rendrait pas la sienne.

Il respira le parfum des rosés, du sexe, de la sueur,

emprisonné dans les cheveux de cette femme et dans les

remous de leur orgasme, se demandant combien de petites

morts il connaîtrait avant l'ultime.

5

Anne se réveilla dans la lumière d'un soleil naissant

et le parfum des rosés. Au-‐dessus d'elle, un plafond laqué

de blanc souligné par une corniche décorée de feuilles

dorées. Tout autour, des murs tendus de soie vert pâle et

les colonnes en cuivre du lit.

Elle tendit la main sur les draps frais et sentit une hanche.

Une hanche nue.

Sa hanche à elle.

— Bonjour.

Cette voix, son entrejambe un peu douloureux.. elle se

souvint. Tournant la tête sur l'oreiller protégé de soie, elle

cligna des yeux dans la lumière aveuglante qui inondait la

chambre. Et dans cette lumière, la tête brune de Michel des

Anges lui apparut.

Elle rougit d'embarras.

Il avait tenu ses promesses, la faisant crier encore et

encore dans l'éblouissement du plaisir.

Elle s'accrocha aux couvertures pour ne pas les rejeter, se

lever et se sauver aussi loin que ses jambes pourraient la

porter.

Le prospectus médical n'évoquait pas les répercussions du

coït, ce qui était susceptible de résulter de l'orgasme

partagé. Les confidences auxquelles pouvaient inciter la

solitude et le désir..

La pénétration, elle s'y attendait. La possession, elle l'avait

envisagée. Mais ce réveil dans le lit d'un homme qui avait

fait voler en éclats toutes ses inhibitions pour lui révéler

quelle femme assoiffée d'amour elle était. .

— Bonjour, répondit-‐elle, terriblement consciente de son

visage pas lavé, de ses cheveux emmêlés, de ses dents pas

brossées.

Assis près d'un journal nettement plié, Michel se leva

d'une méridienne capitonnée de soie jaune.

Ses cheveux humides bouclaient sur le col de sa chemise

blanche. La veille au soir, ils étaient humides aussi, mais de

sueur. De leur sueur.

Les souvenirs affluèrent et elle le revit marchant vers elle,

nu, son sexe tendu se balançant au rythme de ses pas.

Malgré elle, elle baissa les yeux vers son entre-‐jambe

tandis qu'il s'approchait.

Le pantalon de laine grise était tendu.

«Êtes-‐vous toujours en érection quand vous êtes avec une

femme ? » avait-‐elle envie de lui demander.

Elle releva les yeux. Il arrivait près du lit, plus grand que

dans son souvenir. Plus large d'épaules aussi, lui sembla-‐t-‐

il. Seule la taille de son sexe paraissait correspondre à ce

dont elle se souvenait.

—Un bain chaud soulagera vos courbatures, dit-‐il.

Anne s'efforça de ne pas fuir le regard violet qui avait vu sa

nudité ainsi que son désir. Et de très près.

— Merci, je le prendrai chez moi. Un muscle tressauta au

coin de la bouche de Michael.

— Ne vous ai-‐je pas satisfaite?

Elle prit une longue inspiration. Si elle avait eu le courage

de vivre une aventure sexuelle dans la nuit, elle devrait

avoir celui d'en affronter les conséquences à la lumière du

jour.

— Vous savez bien que si.

— Mais pas suffisamment pour que vous me gardiez

comme amant.

Anne sentit son cœur manquer un battement. Son audace

avait été brève. Tout lui semblait différent, et il en allait

sans doute de même pour lui. Dans l'éclat du soleil, il

voyait forcément les fines ridules autour de ses yeux, les

mèches argentées dans sa chevelure. Elle était redevenue

la vieille fille qui devait payer pour prendre du plaisir,

alors que lui lui apparaissait comme une superbe statue,

distante et inaccessible.

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